Bhoutan

Chiffres clés

Superficie:
38 364 km2

Population:
750 000

Contexte

La démocratie continue sa marche au Bhoutan. Après l’établissement d’une monarchie constitutionnelle en 2008, le royaume a tenu pacifiquement la deuxième élection législative de son histoire. Après deux tours de vote, le 31 mai 2013 et le 13 juillet 2013, les démocrates ont gagné une majorité au détriment des monarchistes. À l’Assemblée nationale, le Parti démocratique populaire (PPD) a remporté 31 sièges et 54,9 % des voix contre 15 sièges et 45,1 % pour le Druk Phuensum Tshogpa (DPT), qui détenait le pouvoir[1].

Grâce à cette élection, la « terre du dragon tonnerre » a fait un pas décisif vers la démocratie. Le processus a commencé en 2001 à l’instigation du roi Jigme Singye Wangchuck, qui a abdiqué en décembre 2006 en faveur de son fils, Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, formé à Oxford. Cependant, bien que les élections se soient déroulées conformément à la Constitution de juillet 2008, elles ont consolidé la marginalisation politique des minorités ethniques et religieuses du pays[2].

Définir le Bhoutan en fonction du « bonheur national brut » n’est pas une tâche facile, compte tenu de la dépendance de l’économie locale sur l’Inde. L’infrastructure et presque l’ensemble du secteur industriel sont l’œuvre de l’Inde. Le secteur privé au Bhoutan est inexistant ; 70 % de la société est rurale. Les «  changements démocratiques » se limitent en réalité à Thimphu, la capitale, où les attentes sont très différentes par rapport au reste du pays.

Pour Mathew Joseph C, qui enseigne à l’Académie des Études Internationales à New Delhi, les élections et la marche vers la démocratie ne doivent pas cacher le fait que le pays est en réalité « complètement contrôlé par la monarchie et l’élite dirigeante Ngalong » (du nom de l’un des principaux groupes ethniques du Bhoutan d’où la dynastie régnante est originaire)[3]. Selon Mathew Joseph C, le processus électoral est loin d’être véritablement démocratique. Les candidats ne représentent pas du tout l’ensemble de la population du pays. À titre d’exemple, pour être candidat, il faut avoir un diplôme universitaire, alors que le taux d’alphabétisation au Bhoutan est faible comparativement à d’autres pays. En outre, la grave discrimination contre les minorités, telles que les lhotshampas – un groupe ethnique d’origine népalaise et de religion hindoue qui vit dans le sud du pays – a empêché un nombre considérable de Bhoutanais de se rendre aux urnes.

Le cas des lhotshampas est typique de la « démocratie conditionnelle» qui est en cours d’établissement au Bhoutan. Les Ngalong mettent tout en œuvre pour maintenir ces groupes ethniques dans une situation de sous-citoyenneté avec l’administration qui les traite comme s’ils étaient des immigrants ou des étrangers en situation irrégulière, et les privant ainsi de la plupart de leurs droits, notamment le droit de vote.

 

Cadre juridique de la liberté religieuse

Dans ce pays où le bouddhisme Vajrayana – une variante du bouddhisme tantrique tibétain – est la religion d’État, l’un des principaux problèmes, en dehors des questions de développement économique, est la place réservée au bouddhisme et à son clergé (environ 3 500 moines sur une population de 742 000 habitants). La Constitution de 2008 met en évidence une contradiction entre le désir de moderniser le pays et la volonté de le préserver de toute influence étrangère. C’est sans doute le plus extraordinaire des nombreux paradoxes de la Constitution du Bhoutan, car on y énonce que, tout en se fondant sur la culture et la religion bouddhistes et sur l’ « obligation de défendre cet héritage », elle établit les bases de la séparation de la religion et de l’État, en rupture avec des siècles de gouvernement civil et religieux. Lors des élections, la commission électorale a déclaré que « les religions doivent rester au-dessus du débat politique ». Pour cette raison, les moines n’ont pas le droit de vote. Toutefois, ce point de vue est très loin d’être partagé par la grande majorité des membres du clergé bouddhiste. Le clergé semble convaincu que les fondations laïques de la Constitution vont à l’encontre de l’influence prédominante du bouddhisme et de leur droit de dominer le pays et l’État.

Dans la pratique, même si la liberté de religion est incluse dans la Constitution, tout prosélytisme « venant d’une religion étrangère » est officiellement interdit dans le pays. Il est également interdit au clergé et à d’autres fonctionnaires religieux d’exercer une quelconque influence, à l’exception des bouddhistes. On ne peut pratiquer toutes les religions autres que le bouddhisme que dans la sphère privée. On a une grande méfiance envers le christianisme, considéré comme « l’avant-garde de l’Occident ». Les chrétiens sont vus comme une menace pour « l’identité nationale bhoutanaise » qui est perçue comme inséparable du bouddhisme. Même si les chrétiens se limitent à quelques milliers (y compris quelques centaines de catholiques), le prosélytisme, la diffusion de la Bible et la construction d’églises, d’écoles ou d’autres institutions chrétiennes sont strictement interdits.

Toutes ces interdictions imposées sur les non-bouddhistes sont directement liées à la volonté de préserver le « patrimoine national ». Pour ne donner qu’un exemple, les bouddhistes bhoutanais considèrent les montagnes comme des territoires sacrés et, par conséquent, le gouvernement interdit les chrétiens d’y inhumer leurs morts. Ceux qui bafouent cette interdiction sont susceptibles de voir leurs tombes profanées – une situation qui a suscité des problèmes récurrents.

 

Incidents

En mars 2014, deux pasteurs protestants ont été arrêtés alors qu’ils allaient vers le village de Khapdani, dans le district de Samtse au sud-ouest du pays. Leur but était d’y organiser un séminaire de trois jours à la demande d’un groupe d’une trentaine de chrétiens de la région. Ils ont été inculpés et emprisonnés pour avoir tenté d’ « organiser un rassemblement religieux sans autorisation préalable », pour avoir eu l’intention de « montrer un film sans le certificat officiel d’approbation du ministère concerné », et pour avoir « fait une collecte de fonds illégale pour une activité contrevenant aux lois du pays »[4].

Après plusieurs audiences, le 10 septembre 2014, le tribunal de Dorokha (district de Samtse) a condamné le pasteur Tandin Wangyal à une peine d’emprisonnement obligatoire de quatre ans pour violation de l’article 71 du Code pénal qui interdit la collecte de fonds sans l’approbation préalable des autorités. Quant à son collègue, le pasteur Mon B. Thapa, il a été condamné à deux ans et quatre mois d’emprisonnement pour complicité dans l’organisation d’ « un rassemblement non autorisé ».

Ce n’est qu’après son dernier appel en novembre 2014 que le pasteur Wangyal a pu faire réduire sa peine à deux ans et quatre mois. Cette concession a été faite après que les autorités ont abandonné leur poursuite contre lui pour « conversions forcées », un délit passible d’une peine minimale de trois ans. Cela fait suite à l’adoption en 2010 d’une loi anti-conversion qui interdit toutes les « tentatives de conversion par la force ou par tout autre moyen frauduleux quelconque »[5].

Entre-temps, le pasteur Mon Thapa a été libéré moyennant une amende de 98 800 ngultrums (un peu plus de 1000 €). En janvier 2015, le pasteur Wangyal a aussi été libéré après avoir payé une amende de 100 000 ngultrums, tandis que les juges ont annoncé que « toutes les accusations portées contre lui » avaient été abandonnées[6].  Apparemment, l’affaire avait été discutée aux plus hauts échelons du gouvernement. Damcho Dorji, ministre de l’Intérieur et des Affaires culturelles, avait tenté de justifier la garde à vue des deux chrétiens lors d’une conférence de presse dans laquelle il a affirmé qu’ils avaient tenté de « se livrer à des activités de prosélytisme » sans la permission des autorités et « en toute violation de la loi du Bhoutan ». Or, un certain nombre de médias étrangers[7]  avait repris la nouvelle de la condamnation des deux pasteurs et on pense que cela a incité le gouvernement a les libérer pour éviter trop de publicité négative.

 

Perspectives pour la liberté religieuse

Bien que la liberté religieuse des non-bouddhistes soit limitée, on espère beaucoup que les choses s’amélioreront dans un proche avenir. En vertu de la Loi de 2007 sur les organisations religieuses, un organisme spécifique a été créé, le Chhoedey Lhentshog, pour s’occuper des organisations religieuses. Pour le moment, seules des organisations bouddhistes ont été reconnues, à une exception près, c’est-à-dire la Hindu Dharma Samudaya du Bhoutan (la communauté religieuse hindoue du Bhoutan). Les hindous représentent environ 22 % de la population bhoutanaise.

Pendant l’été 2013, un mouvement d’étudiants chrétiens basé en Inde (MÉCI) a créé un chapitre dans la capitale bhoutanaise, Thimphu, l’appelant le Mouvement étudiant bhoutanais. Le mot « chrétien » a été délibérément omis afin de respecter la loi  qui interdit tout prosélytisme[8].  Au moment de la rédaction de ce rapport, ce mouvement est le seul groupe « chrétien » présent dans la capitale du Bhoutan. Le fait que, jusqu’à présent, il n’a pas été dissous ou interdit est révélateur de la volonté du gouvernement d’être plus ouvert.

 


 

[1] BBC News, « Au Bhoutan, le parti de l’opposition PPD gagne les élections », 13 juillet 2013 (http://www.bbc.com/news/world-asia-23302048 )

[2] The Guardian, «Le bonheur national brut au Bhoutan : la grande idée d’un État minuscule qui pourrait changer le monde », 1er décembre 2012 (http://www.theguardian.com/world/2012/dec/01/bhutan-wealth-happiness-counts )

[3] Institute of Peace and Conflict Studies (IPCS) : « Élections au Bhoutan en 2013 : parcours difficile ? », 24 avril 2013 (http://www.ipcs.org/article/bhutan/bhutan-elections-2013-a-difficult-road-ahead-3894.html )

[4] Églises d’Asie, « Deux pasteurs condamnés à la prison pour tentatives d’ ’évangélisation’ », 18 septembre 2014 (http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud/bhoutan/2014-09-18-condamnation-de-deux-pasteurs-a-des-peines-de-prison-pour-tentatives-ab-d2019evangelisation-bb )

[5] WorldWatch Monitor : « Le Bhoutan bouddhiste propose une loi ‘anticonversion’ », 21 juillet 2010 (https://www.worldwatchmonitor.org/2010/07-July/23018 )

[6] Églises d’Asie : « Le pasteur protestant accusé de ‘prosélytisme chrétien’ a été libéré de prison », 6 février 2015, (http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud/bhoutan/2015-02-06-le-pasteur-protestant-accuse-de-ab-proselytisme-chretien-bb-a-ete-libere-de-prison )

[7] Portes Ouvertes : « Bhoutan : l’appel de Tandin réfuté », 27 octobre 2014 (http://www.opendoorsuk.org/news/stories/bhutan_140911.php )

[8] Églises d’Asie : « Création d’un mouvement de jeunes étudiants chrétiens à Timphu », 15 octobre 2013 (http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud/bhoutan/2013-10-15-creation-d2019un-mouvement-de-jeunes-etudiants-chretiens-a-timphu )

 

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