Singapour

Chiffres clés

Superficie :
660 km2

Population :
5 540 000

Chrétiens :
Protestants : 11 %
Catholiques : 7 %

Autres religions comprenant : Sikhs, Juifs, Zoroastriens, Jaïns...

Contexte

Le 23 mars 2015, les autorités de Singapour ont annoncé la mort de Lee Kuan Yew, déclarant une période de deuil national de sept jours dans la cité-État, pour honorer la mémoire et les réalisations de l’homme qui fut le premier Premier ministre de Singapour (1959 -1990)[1]. Ce geste exceptionnel reflète la stature de l’homme qui entrera dans l’histoire comme le fondateur et le maître incontesté d’un succès économique et d’un modèle social uniques.

Le père Joseph de Dinechin, jeune missionnaire français à Singapour, a déclaré : « Lee Kuan Yew a réussi à créer à Singapour un pays qui est un modèle de coexistence pacifique entre les religions et de liberté religieuse réelle. Suite aux émeutes raciales de 1969, l’harmonie raciale et religieuse a été le leitmotiv de sa politique de construction de la nation.[2] »

 

Cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective

Parlant de la liberté religieuse à Singapour, le père de Dinechin, membre de la Société des Missions étrangères de Paris (MEP), a affirmé : « Kuan Yew, lui-même officiellement sans religion, était un pragmatique qui a pris acte que l’aspiration religieuse fait partie intégrante de l’humanité et que la religion est un apport positif à la société. Les différentes religions ont donc totale liberté de se développer, pourvu qu’elles ne s’opposent pas au bien commun de la société ». Cette idée d’harmonie interreligieuse et interraciale a trouvé application dans une politique de logement incarné par le Bureau du logement et du développement[3], avec un programme de logement social parrainé par l’État qui encourage l’intégration sociale et religieuse. Selon le père de Dinechin, « chrétiens, musulmans, hindous, taoïstes et bouddhistes coexistent dans une amitié réelle. À Singapour, le gouvernement est partie prenante du dialogue interreligieux qu’il encourage et coordonne ».

Située au cœur d’une région à majorité musulmane et malaise, la cité-État de Singapour n’était viable que si elle créait sa propre identité nationale. Cela, au moins, était le point de vue des fondateurs de Singapour, notamment Lee Kuan Yew lui-même. Il voulait créer un avenir qui n’était pas occidental, mais asiatique. Plaçant sa foi d’abord dans le confucianisme traditionnel, son point de vue était que toutes les religions devaient être au service d’un bien commun, défini en termes de développement économique et de hausse du niveau de vie.

Pendant les années 1980, la vision politique qui découlait de cette perspective s’est heurtée avec les débuts d’une société civile naissante. La réponse du gouvernement a été la répression et l’introduction de la Loi sur le maintien de l’harmonie religieuse (mars 1992). L’objectif de la loi était de donner au gouvernement les moyens pour limiter la liberté d’expression des dirigeants religieux et des fidèles – en particulier par rapport aux critiques à l’encontre des autorités. Certes, au cours des années 1990, avec le développement d’une classe moyenne éduquée, la nouvelle génération de dirigeants du gouvernement a commencé à reconnaître la nécessité pour le système de montrer un peu plus de flexibilité. Cela dit, on n’a pas voulu encore permettre à la société civile de se développer de façon indépendante. Le terme « société civile » est apparu à cette époque, ce qui implique un sentiment d’identité nationale et culturelle qui indique le type de corps social que le gouvernement voulait créer à Singapour.

Au cours du dernier demi-siècle de développement économique remarquable, la population de Singapour n’a cependant pas été aussi passive que l’absence de débat sur l’avenir de la cité-État pourrait le suggérer. Selon le Bureau des statistiques du gouvernement[4], l’équilibre entre les « races » – pour utiliser la terminologie locale – était envisagé comme plus ou moins fixe : les Chinois représentaient un peu plus de 75 % de la population, les Malais un peu moins de 15 %, les Indiens un peu plus de 8 % et les « autres », le 2 % restant. L’appartenance religieuse était supposément liée à l’identité ethnique : ainsi, les Chinois étaient des bouddhistes ou taoïstes, les Malais des musulmans, les Indiens des hindous et les « autres » des chrétiens.

Toutefois, les chiffres réels de l’appartenance religieuse montrent que la stabilité tant souhaitée par les autorités n’existe pas. En 1950, 2 % des Singapouriens étaient chrétiens – catholiques et protestants –, mais aujourd’hui, ils représentent environ 18 % (7 % catholiques et 11 % protestants). Dans son œuvre de 2009, Démocratie, modernité et christianisme en Asie, le père Guillaume Arotçarena, MEP, montre que ceux qui pourraient être considérés comme la classe moyenne supérieure se sont « déplacés » vers le christianisme, une religion considérée comme moderne[5]. En même temps, on constate la montée d’un agnosticisme de type occidental et du bouddhisme réformé parce que, en tant que classes moyennes émergentes, celles-ci ont la capacité d’intégrer des pratiques et des valeurs considérées comme occidentales.

Dans ce contexte, de nombreux Singapouriens s’opposent aux efforts déployés par les autorités pour contrôler la société civile. Ainsi, la Loi de maintien de l’harmonie religieuse réprime des initiatives considérées comme susceptibles de semer la discorde religieuse – une préoccupation louable dans une société profondément multiculturelle et multireligieuse[6]. Cependant, des difficultés apparaissent lorsque les autorités tentent d’utiliser cette loi pour étouffer toute expression politique qu’ils jugent déviante.

 

Incidents

On a vu cela dans le cas du blogueur Amos Yee, 16 ans, qui, au printemps 2015, a été reconnu coupable d’avoir « offensé les sentiments religieux » des Singapouriens[7], ou plus précisément des chrétiens de Singapour. Il a été condamné à 53 jours de détention[8]. Son délit présumé était d’avoir mis en ligne le 27 mars 2015, quatre jours après la mort de Lee Kuan Yew, une vidéo de huit minutes sur YouTube[9] intitulée « Lee Kuan Yew est enfin mort ! ». Dans la vidéo, Yee attaque en anglais le vieux patriarche de Singapour et dénonce l’autoritarisme et l’agression contre les libertés qui, à son avis, caractérisent cette cité-État. L’élève du secondaire dénonce un système dans lequel « l’argent et le statut signifient le bonheur » et qui, en dépit d’être « l’un des pays les plus riches » dans le monde, est aussi « l’un des plus déprimés ». Avec passion et dans un langage parfois cru, il dénonce Lee Kuan Yew comme « une personne horrible » et défie son fils, l’actuel premier ministre Lee Hsien Loong, de le traduire en justice. La vidéo est donc, en général, une critique des méthodes du gouvernement utilisées à Singapour, et l’attaque contre le christianisme apparaît plus ou moins secondaire. Élevé dans la foi catholique, mais maintenant athée, Amos Yee dit les mots suivants : « Je vais comparer Lee Kuan Yew à quelqu’un qui n’a pas encore été mentionné jusqu’à présent : Jésus. » Le décrivant à la fois comme « avide de pouvoir et malveillant », il affirme qu’« il trompe les autres en prétendant être doux et plein de compassion ».

 

Perspectives pour la liberté religieuse

Les responsables des communautés chrétiennes n’ont fait aucun commentaire sur l’affaire, mais diverses pétitions par des Singapouriens chrétiens ont circulé sur Internet, déclarant ne pas avoir été « offensé » par Amos Yee, et affirmant qu’il était pardonné[10]. D’autres commentateurs locaux ont affirmé que toute l’affaire illustre, presque comme une caricature, ce que les Singapouriens appellent l’« État nounou[11] » − un État dans lequel rien n’est interdit, mais où la permission est requise pour tout, où l’État regarde toujours par-dessus l’épaule des gens pour voir si on a fait quelque chose de stupide.


[1] Straits Times, « Lee Kuan Ye, le premier premier ministre de Singapour meurt à l’âge de 91 », 23 mars 2015, http://www.straitstimes.com/singapore/mr-lee-kuan-yew-singapores-first-prime-minister-dies-aged-91

[2] Fides, « Témoignage d’un missionnaire sur la figure de Lee Kwan Yew », 24 mars 2015, http://www.news.va/fr/news/asiesingapour-temoignage-dun-missionnaire-sur-la-f

[3] http://www.hdb.gov.sg/cs/infoweb/homepage

[4] http://www.singstat.gov.sg

[5] Églises d’Asie : “Les évolutions du paysage religieux face à la modernité”, 1 mars 2008, http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud-est/singapour/2008-03-01-supplement-eda-2-2008-les-evolutions-du-paysage-religieux-face-a-la-modernite

[6] Channel NewsAsia, « L’harmonie religieuse de Singapour, un héritage précieux, dit le premier ministre Lee », 12 mai 2015, http://www.channelnewsasia.com/news/singapore/singapore-s-religious/1842076.html

[7] Channel NewsAsia, « Le blogueur Amos Yee plaide non coupable aux deux chefs d’accusation », 7 mai 2015, http://www.channelnewsasia.com/news/singapore/blogger-amos-yee-pleads/1830694.html

[8] New York Times, « Singapour libère Amos Yee, 16 ans, blogueur qui avait critiqué Lee Kuan Yew), 6 juillet 2015, http://www.nytimes.com/2015/07/07/world/asia/singapore-amos-yee-lee-kuan-yew.html?_r=0

[9] YouTube, « Amos Yee – Lee Kuan Yew est mort finalement ! », 27 mars 2015, https://www.youtube.com/watch?v=6TZPdM3xn24

[10] Singapore Christian, « Pourquoi moi, en tant que chrétien, je suis en paix et pas offensé par des gens comme Amos Yee », 5 novembre 2015, http://singaporechristian.com/2015/05/11/why-i-as-a-christian-am-not-offended-by-people-like- amos-yee/

[11] Global Post, « Les nouvelles générations de Singapouriens veulent un pays plus gentil et décontracté », 12 août 2015, http://www.globalpost.com/article/6628985/2015/08/10/after-50-years-singapore-finally-seems-ready-outgrow-nanny-state

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