Indonésie

Chiffres clés

Légende :

Musulmans : 79.3%

Chrétiens : 12.1%

Agnostiques : 1.3%

Animistes : 2.3%

Hindous : 1.6%

Religions nouvelles : 1.6%

Autres : 1.8%

Superficie : 1910931 m2

Population : 260581000 habitants

Cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective

L’Indonésie est la plus grande nation à majorité musulmane au monde, mais elle n’est pas, constitutionnellement, un État musulman. Elle est plutôt guidée par son idéologie d’État, la « Pancasila ». Comme décrit dans le préambule de la Constitution, elle est fondée « sur une croyance en un Dieu unique, en une humanité juste et civilisée, en l’unité de l’Indonésie, la démocratie sagement conduite de manière concertée et dans la représentation, la justice sociale pour tout le peuple indonésien ».1 En d’autres termes, la Constitution n’impose pas une religion particulière, mais elle exige des citoyens qu’ils croient en une divinité. Constitutionnellement, les droits des adeptes des six religions officiellement reconnues – l’islam, le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme, le bouddhisme et le confucianisme – sont protégés, tandis que les droits des adeptes d’autres religions, dont les croyances traditionnelles locales, et des agnostiques et athées, ne le sont pas.

Conformément à l’article 28e de la Constitution : « Chacun a le droit de choisir sa religion et de pratiquer la religion de son choix ». L’article 29 dispose également que : « L’État garantit à chacun la liberté de choisir sa propre religion et d’en exercer les devoirs selon ses dogmes et ses croyances ».

Le blasphème, l’hérésie et la diffamation religieuse sont interdits en vertu des articles 156 et 156 (a) du code pénal indonésien. Sont donc ainsi proscrits « l’expression de sentiments d’hostilité, de haine ou de mépris envers les religions » et « l’insulte ou l’offense à une religion ». La sanction prévue est une peine d’emprisonnement maximale de cinq ans.2 En 1965, le président Soekarno a signé le décret présidentiel n°1/PCP/1965 sur la prévention du blasphème et de l’insulte aux religions, connu sous le nom de « loi sur le blasphème ». L’article 1 de ce décret interdit toute « interprétation déviante » des enseignements religieux et oblige le Président à dissoudre toute organisation pratiquant de tels enseignements.3

En 1969, le Ministère des Affaires religieuses et le Ministère de l’Intérieur ont publié un décret ministériel conjoint réglementant la construction des lieux de culte. À la suite d’une révision de ce décret, en 2006, le règlement conjoint des deux ministres a donné les « lignes directrices à l’intention des chefs régionaux et des députés en matière de maintien de l’harmonie religieuse, d’habilitation des forums sur l’harmonie religieuse et de construction de lieux de culte ».3 Le soutien des populations locales aux nouveaux lieux de culte est une condition. Des recommandations écrites du bureau de district représentant le Ministère des Affaires religieuses et du Forum d’harmonie religieuse du district ou de la ville sont également nécessaires. Le maire dispose d’un délai de 90 jours pour statuer.

Le 9 juin 2008, le Ministère des Affaires religieuses, le procureur général et le Ministère de l’Intérieur ont publié un décret conjoint mettant en garde le Jemaat Ahmadiya Indonesia (JAI), les musulmans ahmadis indonésiens et le grand public, contre certaines « interprétations et activités déviantes par rapport aux principes enseignés par l’islam, à savoir, l’affirmation de croyances reconnaissant l’existence d’un prophète ayant délivré des enseignements postérieurement au prophète Mahomet ».3

Les ahmadis ont été prévenus que « tant qu’ils se prétendent musulmans, [ils doivent] cesser de diffuser des interprétations et d’engager des activités qui s’écartent des principes de la doctrine islamique, à savoir la diffusion de l’enseignement qu’il y a un prophète, avec toutes ses doctrines, après le prophète Mahomet ».3

En août 2008, les autorités indonésiennes ont publié des directives visant à mettre en œuvre le décret conjoint, en précisant qu’il ne s’appliquait qu’aux ahmadis qui prétendent être musulmans, tandis que ceux qui ne le font pas « sont exemptés du champ d’application de cette exhortation et de cet ordre ».3 Figurent parmi les activités interdites : « discours, conférences, prédications, conversations religieuses, serments d’allégeance, séminaires, ateliers et autres activités orales ou écrites, sous forme de livres, de documents d’organisation, de médias imprimés et de médias électroniques contenant et visant à répandre la croyance en la reconnaissance d’un prophète, avec tous ses enseignements, après le prophète Mahomet ». Toute violation équivaut à une infraction à l’article 1 contre les interprétations et enseignements religieux « déviants », à l’article 3 du décret présidentiel de 1965 contre le blasphème et l’insulte aux religions, et à l’article 156 (a) du code pénal du pays. La peine encourue peut aller jusqu’à cinq ans de prison.3

Outre les lois sur le blasphème, les règlements sur la construction des lieux de culte et les directives anti-ahmadiyya, des centaines de lois et réglementations locales et régionales ont été promulguées au cours des deux dernières décennies. Ces dernières années, le Pew Research Center a systématiquement évalué l’Indonésie comme un pays ayant l’un des niveaux les plus élevés de restrictions en matière de religion parmi les 25 nations les plus peuplées du monde, en tenant compte à la fois des réglementations gouvernementales et des hostilités sociales.4 Musdah Mulia, Président de la Conférence indonésienne sur la religion et la paix, affirme qu’il y a au moins 147 « lois et politiques publiques discriminatoires en matière de religion ».5 L’Indonésie n’a pas de loi sur la charia au niveau national, mais on estime qu’au moins 52 des 470 districts et municipalités d’Indonésie ont introduit plus de 78 règlements inspirés par la charia.6 Certains experts disent que les chiffres sont encore plus élevés, affirmant qu’il y a au moins 151 arrêtés municipaux à Java, Sulawesi, Sumatra et West Nusa Tenggara, ayant introduit la charia.7

Incidents

Basuki Tjahaja Purnama, également connu sous le nom de « Ahok », un chrétien, gouverneur de Jakarta, a échoué dans sa campagne politique pour sa réélection en avril 2017, car il a été reconnu coupable de blasphème et condamné à deux ans de prison.8 Le 27 septembre 2016, « Ahok » avait en effet cité un verset du Coran pour répondre aux préoccupations des électeurs musulmans qui auraient été découragés de voter pour un non-musulman. Les groupes islamiques conservateurs et ses rivaux politiques ont sauté sur l’occasion, alors que sa déclaration se répandait sur YouTube par l’intermédiaire d’une vidéo trafiquée.9 La communauté internationale, dont les États-Unis, l’Union européenne et les Nations Unies, a condamné l’emprisonnement de Ahok et a appelé à la réforme ou à l’abrogation des lois sur le blasphème.10

Les minorités religieuses en Indonésie ont fait face à des violences sporadiques ces dernières années. Trois églises de la deuxième plus grande ville d’Indonésie, Surabaya, ont été attaquées le 13 mai 2018 par des kamikazes, tuant 13 personnes et en blessant plusieurs dizaines.11 Les assaillants faisaient vraisemblablement partie d’une seule famille et sont présumés appartenir à un réseau indonésien, Jemaah Ansharut Daulah (JAD), inspiré par l’État islamique (Daech).

L’église catholique Santa Maria a d’abord été attaquée par deux jeunes hommes, probablement frères. Firman Halim Iahir, 16 ans, et Yusuf Fadhil Iahir, 18 ans, auraient déclenché les explosifs. Une femme et deux filles, respectivement de neuf et douze ans – Puji Kuswati Iahir, Fadhila Sari Iahir et Famela Rizqita – probablement la mère et les sœurs de ces deux hommes, se sont fait exploser dans l’église Diponegoro. Enfin, le centre de l’Église pentecôtiste de Surabaya a été visé par une voiture piégée, dont la bombe a été déclenchée par Dita Oepriarto Iahir, considéré comme le père et le mari des autres assaillants.

Le 29 août 2016, l’église catholique Saint-Joseph, à Medan, dans le nord de Sumatra, a été attaquée par un kamikaze pendant la messe dominicale. Alors que le prêtre lisait l’Évangile, le terroriste a cherché à faire exploser un dispositif, mais en raison d’un dysfonctionnement, il n’est parvenu qu’à se brûler les cheveux. Puis, armé d’une hache et d’un couteau, il a poursuivi le prêtre qui s’était dirigé vers la nef latérale. Le prêtre a reçu des coups au bras, mais n’a subi aucune autre blessure. Les membres de la congrégation sont parvenus à maintenir l’assaillant jusqu’à l’arrivée de la police.12

Certaines églises en Indonésie ont été contraintes de fermer. Deux des cas les plus importants concernent l’église Yasmin à Bogor, Java-Ouest, et l’église Filadelfia Batak, à Bekasi, une banlieue de Jakarta, qui restent fermées malgré des décisions de la Cour suprême permettant leur réouverture.

Certains pasteurs ont dû fuir la municipalité d’Aceh Singkil en raison de menaces de mort, dont la mise à prix de la tête de l’un d’eux à 100 millions de roupies indonésiennes (7500 $ US), pour quiconque le capturera mort ou vivant.12

La communauté musulmane ahmadiyya est également confrontée à la persécution. Le 4 juin 2017, les autorités de la ville de Depok, une banlieue de Jakarta, ont scellé la mosquée ahmadiyya que le maire avait ordonné de fermer plus tôt dans l’année. La mosquée a ensuite été vandalisée le 24 juin à coup d’œufs et de peinture.12 La Commission nationale des droits de l’homme (Komnas HAM) a écrit au maire de Depok pour faire appel de sa décision et proposer un dialogue entre le maire et la communauté ahmadiyya, mais sans succès.12 Les ahmadiyyas ont fait face à des flambées de violence sporadiques au cours des dernières années, en particulier à Cisalada, Cikeusik, Tasikmalaya et Lombok, ainsi qu’à la fermeture de leur mosquée à Bekasi.13 Plus de 200 ahmadis sont des déplacés internes à Lombok, après la destruction de leurs maisons lors d’une flambée de violence en 2006.14

Le harcèlement public de la communauté chiite s’est également poursuivi, même s’il n’y a pas eu d’incidents violents depuis les attaques de 2011 et 2012, qui avaient entraîné le déplacement de 500 personnes. Selon le rapport annuel du département d’État américain sur la liberté religieuse internationale, plus de 300 chiites de Madura sont toujours déplacés, en périphérie de Surabaya (province de Java oriental).15

D’autres minorités religieuses sont également confrontées à des violations de la liberté religieuse. En particulier, un groupe confessionnel connu sous le nom de Gafatar, affilié au mouvement Millah Abraham, un mouvement d’action religieuse et sociale qui s’appuie sur les enseignements de toutes les confessions abrahamiques, a été interdit par le gouvernement en 2016 et ses dirigeants emprisonnés pour blasphème en 2017.3

À Tanjung, dans le nord de Sumatra, une bouddhiste d’ethnie chinoise, Meliana, a été accusée de blasphème.16 Le 29 juillet 2016, par l’intervention du propriétaire d’un kiosque près de la mosquée locale d’Al Maksum, elle a demandé que le volume des enregistrements de récitations coraniques soit diminué parce que ses enfants étaient malades. La mosquée a accepté sa demande, mais quand l’histoire a été diffusée sur Facebook, elle a été déformée, affirmant qu’elle avait demandé que cesse l’appel à la prière. À minuit, une foule a réagi en brûlant un temple bouddhiste, un temple chinois et un foyer social. Ils voulaient aussi brûler la maison de Meliana mais des voisins sont intervenus, craignant que leurs maisons ne soient également incendiées.

Plusieurs organisations, notamment l’Institut Setara, la Commission nationale pour les droits de l’homme et la Fondation Wahid, produisent régulièrement des rapports sur le nombre de cas de violation de la liberté religieuse. Tous les rapports indiquent une augmentation soutenue ces dernières années, bien que le rapport le plus récent de l’Institut Setara indique une diminution entre 2017 et 2016. L’Institut Setara a rapporté 201 incidents d’intolérance religieuse enregistrés en 2017, contre 270 en 2016.17

Perspectives pour la liberté religieuse

L’Indonésie a une longue tradition de pluralisme et d’harmonie religieuse, qui pourrait être restaurée si une action concertée, forte et appropriée était menée par les autorités pour résister aux partisans de l’intolérance et défendre la liberté de religion ou de croyance dans le pays. Cependant, si les autorités n’agissent pas et que les modérés au sein de l’islam et parmi les défenseurs des droits de l’homme et les groupes de la société civile ne sont pas entendus, le potentiel d’extrémisme, d’intolérance et de violations de la liberté religieuse ne peut que croître. Après sa défaite militaire en Irak et en Syrie, il est clair que l’État islamique (Daech) se déplace vers l’Asie du sud-est, l’Indonésie faisant partie de ses principaux domaines d’opération. Si cela continue, les minorités religieuses du pays ne pourront qu’être confrontées à une augmentation des dangers.

 


 

  1. Constitution indonésienne du 18 août 1945 : http://mjp.univ-perp.fr/constit/id2002.htm
  2. INDONESIA: Pluralism in Peril. The rise of religious intolerance across the archipelago, Christian Solidarity Worldwide, p.33, https://www.csw.org.uk/2014/02/14/report/179/article.htm
  3. Ibid.
  4. Pew Research Center, 20 septembre 2012, http://www.pewforum.org/2012/09/20/rising-tide-of-restrictions-on-religion-findings/
  5. “Indonesia: Pluralism in Peril, 2014”, op. cit.
  6. Robin Bush, “Regional Sharia Regulations in Indonesia: Anomaly or Symptom ?”, pp. 174-191, in Expressing Islam: Religious Life and Politics in Indonesia, edited by Greg Fealy and Sally White. Singapore: Institute of Southeast Asian Studies, 2008. pp. 174-191”
  7. Jakarta Globe, 28 mai 2012, http://jakartaglobe.id/archive/shariah-advocates-must-put-into-practice-its-history-of-tolerance/
  8. “Jakarta governor Ahok found guilty of blasphemy”, BBC, 9 mai 2017, https://www.bbc.com/news/world-asia-39853280
  9. Christian Solidarity Worldwide, 31 juillet 2017, https://www.csw.org.uk/2017/07/31/report/3648/article.htm
  10. European Parliament, Motion for a Resolution P8_TA(2017)0002, 17 janvier 2017
  11. Christian Solidarity Worldwide, 14 mai 2018, https://www.csw.org.uk/2018/05/14/press/3965/article.htm
  12. “Indonesia Visit Report”, op. cit.
  13. Indonesia: Pluralism in Peril, 2014, op. cit.
  14. “Indonesia Chapter”, op. cit.
  15. Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, “Indonesia”, International Religious Freedom Report for 2016, U.S. State Department, https://www.state.gov/j/drl/rls/irf/2016/
  16. “Indonesia Visit Report”, op. cit.
  17. Jakarta Globe, 16 janvier 2018, http://jakartaglobe.id/news/indonesia-saw-fewer-religious-freedom-violations-in-2017-report/