Kenya

Chiffres clés

Légende :

Chrétiens : 81.1%

Animistes : 9.1%

Musulmans : 7.9%

Autres : 1.9%

Superficie : 591958 m2

Population : 47251000 habitants

Cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective

L’article 32 de la Constitution du Kenya énonce les droits relatifs à la liberté de conscience, de religion, de croyance et d’opinion. Tous les citoyens ont le droit de rendre un culte, de pratiquer, enseigner ou respecter leurs croyances, y compris le droit d’avoir un jour réservé au culte selon leur foi. La discrimination personnelle ou professionnelle, ainsi que la coercition pour motif religieux, sont interdites.((Kenya’s Constitution of 2010, https://constituteproject.org/constitution/Kenya_2010.pdf?lang=en))

Le Kenya a eu un débat très animé sur les aspects juridiques de la liberté religieuse. Au cours de la période faisant l’objet du présent rapport (2016-2018), le pays a été confronté à des points litigieux en ce qui concerne les libertés religieuses et leur réglementation législative. Le professeur Githu Muigai, ancien procureur général du Kenya (2011-2018), a joué un rôle important dans ces controverses depuis 2016.

Au début de l’année 2016, le professeur Muigai a annoncé que de nouvelles dispositions devaient être ajoutées à la Règlementation sur les sociétés religieuses de 2015. Le nouveau règlement visait à exercer un contrôle plus strict sur les groupes religieux. Des diplômes académiques seraient exigés des prédicateurs religieux ou des chefs de l’Église.((Cyrus Ombati, Standard Digital, 11 janvier 2017, https://www.standardmedia.co.ke/article/2000187709/kenya-sets-new-regulations-for-religious-leaders-churches)) Le Président kenyan Uhuru Kenyatta a finalement décidé de retirer le projet de règlement quelques semaines plus tard, suite à des plaintes de certains groupes et à une rencontre avec des chefs religieux.((Ouma Wanzala, Daily Nation, 29 janvier 2017, https://www.nation.co.ke/news/Uhuru-rejects-proposed-religious-rules-/1056-3053058-14ee8txz/index.html)) Actuellement, la Règlementation sur les sociétés religieuses est suspendue.

Le procureur général Muigui et le Président Uhuru Kenyatta ont également été en désaccord en ce qui concerne un moratoire sur l’enregistrement des organisations religieuses, publié en novembre 2014 suite à des soupçons de radicalisme au sein des communautés religieuses. Le procureur général était favorable au moratoire, qui a été réitéré par une déclaration officielle de ses services en février 2017.((Office of the Attorney General and Department of Justice, February 2017. http://www.statelaw.go.ke/press-statement-on-proposed-churches-law/ ; Melisa Lukulu, EACLJ – East Africa Centre for Law and Justice, 16 mars 2017, http://eaclj.org/religion/229-ban-on-registration-of-churches.html)) Un mois plus tard, le Président a levé l’interdiction, contredisant la position du procureur général sur la question.((Daily Nation, 12 mars 2017, https://www.nation.co.ke/news/Uhuru-faults-AG-Muigai-over-ban-of-church-registration/1056-3845970-5484mcz/index.html))

Le groupe intitulé « Atheists in Kenya [athées au Kenya] » – qui plaide la cause des athées et des agnostiques – a été enregistré pour la première fois en février 2016, mais a été suspendu deux mois plus tard par le Bureau du procureur général qui avait reçu des plaintes du public à propos de ses activités et de ses déclarations. Le groupe a contesté cette suspension en portant plainte devant la Haute Cour et, en janvier 2018, la Haute Cour a annulé la radiation.((Nicholas Komu, Daily Nation, 28 janvier 2018, https://www.nation.co.ke/news/High-Court-overturns-suspension-of-atheist-society/1056-4282444-nhwlo5/index.html)) Le groupe en question a alors demandé la démission du procureur général, qui a finalement quitté ses fonctions en février 2018 pour des raisons inconnues.((Hillary Orinde, Standard Digital, 13 février 2018, https://www.standardmedia.co.ke/article/2001269595/attorney-general-muigai-resigns-solicitor-general-replaced))

La réglementation sur le droit de porter le voile (hijab), pour les femmes musulmanes, a été un sujet controversé, en particulier compte tenu de l’incohérence des décisions juridiques du gouvernement sur la question. En septembre 2016, la Cour d’appel du Kenya a jugé que les étudiantes musulmanes étaient autorisées à porter le voile dans les établissements d’enseignement (y compris les établissements chrétiens). Ce jugement a renversé une décision antérieure de la Haute Cour de mars 2015. Par ailleurs, certains membres d’Églises africaines indépendantes telles que l’Akorino, dont les membres portent un turban (pour les hommes) et un voile (pour les femmes), ont prétendu que la décision leur permettait de conserver eux aussi leur code vestimentaire obligatoire. Ils se sont souvent plaints de discriminations dans l’administration, les écoles et les institutions publiques.((BBC News, 9 septembre 2016, http://www.bbc.com/news/world-africa-37321355 ; Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, ‘Kenya’, International Religious Freedom Report for 2016, U.S. State Department, https://www.state.gov/j/drl/rls/irf/2016/)) Malgré les décisions officielles, les controverses autour de ce sujet ont continué dans un certain nombre d’établissements d’enseignement où les dirigeants défient la réglementation.((Boniface Mwaniki, Daily Nation, 27 avril 2018, https://www.nation.co.ke/counties/kitui/Students-barred-from-school-over-hijabs/3444936-4533586-um0s00/index.html))

Les tensions sociales dans la province de la côte, dues au harcèlement policier des dirigeants de groupes musulmans, ont quelque peu diminué, en partie parce que la principale préoccupation des organismes de sécurité ces dernières années est passée du terrorisme djihadiste à l’opposition politique qui a fait suite aux tensions entourant les deux dernières élections présidentielles du Kenya.

Les actes violents commis par des membres du groupe Al-Shabab, basé en Somalie, tout spécialement dans le nord et l’est du pays, continuent cependant de menacer gravement la population en général, et surtout les étrangers et les non-musulmans qui vivent et travaillent dans ces régions. C’est aussi parce que ce groupe continue d’utiliser la religion pour poursuivre des buts politiques et développer sa propagande.

Néanmoins, l’intensité et le nombre d’attaques d’Al-Shabab sur la population civile semblent avoir chuté considérablement au cours des deux dernières années. Les mesures massives de lutte contre le terrorisme prises par les organismes de sécurité, dont certaines ont été décrites comme illégales par diverses organisations de défense des droits de l’homme, semblent désormais moins fréquentes. En fait, les services de sécurité et les forces armées doivent encore être tenus responsables de quelques cas non résolus d’exécutions extrajudiciaires, de tortures, de mauvais traitements infligés à des détenus et de disparition d’individus dans les zones côtières.((Ramadhan Rajab, The Star, 9 janvier 2018, https://www.the-star.co.ke/news/2018/01/09/16-coast-residents-killed-by-cops-or-missing-since-2017-haki-africa_c1695273. « Entre 2014 et mars 2017, il y a eu plus de 487 cas d’exécutions extrajudiciaires imputables à la police au Kenya, sous prétexte de maintenir l’ordre public, de contrôler la foule et de lutter contre l’extrémisme violent ». https://www.khrc.or.ke/2015-03-04-10-37-01/press-releases/599-statement-by-the-kenya-human-rights-commission-on-the-death-penalty-and-extra-judicial-killings-or-arbitrary-killings-in-kenya-at-the-60th-ordinary-session-of-the-african-commission-on-human-and-people-s-rights-in-niamey-niger.html)) Certains gangs organisés semblent avoir profité des échecs des organismes de sécurité de la province côtière, et sont maintenant engagés dans des activités criminelles et dans de graves violations des droits de l’homme.((Magdalene Wanja, Daily Nation, 30 avril 2018, https://www.nation.co.ke/news/Haki-Africa–Human-rights-violations-on-the-rise-/1056-4537288-5igepjz/index.html))

Par rapport aux années précédentes, la situation générale de la liberté religieuse dans le pays semble s’être légèrement améliorée. Cependant, nous devons insister sur le fait que les groupes et les associations qui luttent pour la citoyenneté active, les droits de l’homme et les libertés civiles, continuent d’être ciblés par la police et les forces de sécurité. Leurs activités ont souvent été perturbées par des représentants du gouvernement pour des motifs contestables, tandis que leurs chefs se plaignent de faire constamment l’objet d’intimidations.((Kenya Human Rights Commission, 7 novembre 2017, https://www.khrc.or.ke/2015-03-04-10-37-01/press-releases/635-statement-on-intimidation-of-civil-society-organisations.html))

Incidents

Un engin explosif a été trouvé le 5 juin 2016 dans l’église paroissiale catholique de Kianyaga, à Kirinyaga (province centrale), peu avant le service religieux dominical. Plus de 500 fidèles ont été évacués et les unités spéciales de déminage de la police ont ensuite désamorcé la bombe. Selon le commissaire du comté, il s’agissait là de la cinquième attaque contre des chrétiens dans ce comté particulier.((Munene Kamau, Standard Digital, 6 juin 2016, https://www.standardmedia.co.ke/article/2000204140/bomb-found-in-kianyaga-church-shortly-before-mass ; “Police detonate home made bomb found in Kianyaga church Kirinyaga county”, NTV News – Youtube Channel, 5 juin 2016, https://www.youtube.com/watch?v=JM8DvjY2S10))

Deux attaques graves contre des civils ont été signalées en octobre 2016 dans le comté de Mandera (province du nord-est). Au total, 18 personnes ont été tuées par des militants d’Al-Shabab. Dans les deux cas, les cibles étaient des non-musulmans et l’objectif était de les expulser de la région.((“Al Shabab ‘kills Christians’ in Kenya’s Mandera town”, BBC News, 6 octobre 2016, http://www.bbc.com/news/world-africa-37571205 ;
Al-Jazeera News, 25 octobre 2016, https://www.aljazeera.com/news/2016/10/kenya-attack-12-killed-mandera-al-shabab-161025063500398.html)) Les attaques et les assassinats commis par les unités d’Al-Shabab ont continué dans les régions proches de la frontière somalienne.((Voir Cyrus Ombati, “Al Shabaab behead nine Kenyans in Lamu attack”, Standard Digital, 8 juillet 2017, https://www.standardmedia.co.ke/article/2001246629/al-shabaab-behead-nine-kenyans-in-lamu-attack ; “Al Shabaab: Islamic terrorists behead three people in Kenya attack”, Independent, 18 août 2017, https://www.independent.co.uk/news/world/africa/al-shabaab-kenya-behead-three-people-africa-islamist-terrorists-attack-lamu-county-village-a7899381.html
Mercy Asamba, Standard Digital, 16 février 2018, https://www.standardmedia.co.ke/article/2001269970/three-teachers-killed-by-suspected-al-shabaab-militia-in-wajir ; Cyrus Ombati, Standard Digital, 2 mars 2018, https://www.standardmedia.co.ke/article/2001271682/five-police-officers-killed-in-al-shabaab-attack-on-two-mandera-camps)) Ce groupe prétend avoir comme stratégie de cibler les étrangers qui travaillent dans ces régions, en partant du principe que la plupart d’entre eux sont chrétiens. Ce sont surtout les instituteurs qui parlent de discrimination, car ils ne se sentent pas protégés par les forces de sécurité. Ils ne se sentent pas soutenus par les autorités lorsqu’ils demandent à être transférés parce que leur sécurité est menacée.((Ouma Wanzala, Daily Nation, 20 février 2018, https://www.nation.co.ke/news/education/Teachers-demand-transfer-after-Wajir-killings/2643604-4311890-b854mn/index.html))

Un engin explosif a été jeté d’une voiture sur l’église de la paroisse catholique Saint Michael, dans la ville de Mandera (province du nord-est), le 26 novembre 2017. Heureusement, la bombe a explosé près du mur périphérique de l’église. Personne n’a été blessé par l’attentat.((Manase Otsialo,  Daily Nation, 26 novembre 2017, https://www.nation.co.ke/counties/mandera/Explosive-thrown-at-Mandera-Catholic-church-misses-target/1183298-4203666-ukagx7z/index.html))

Un prêtre catholique de l’archidiocèse de Kisumu (province de Nyanza), le père Evans Juma Oduor, qui avait déjà lancé un appel public au gouvernement kenyan pour que les massacres soient stoppés dans la région, a été assassiné par des agresseurs inconnus, la veille des élections présidentielles, le 22 octobre 2017.((Fides, 24 octobre 2017, http://www.fides.org/en/news/63121-AFRICA_KENYA_Catholic_priest_killed_tension_increases_on_the_eve_of_the_presidential_vote))

La proto-cathédrale de Marsabit (province de l’est) a été attaquée le 13 janvier 2018 par de jeunes manifestants après l’arrestation d’un dirigeant musulman accusé d’avoir des liens avec Al-Shabab. Trois personnes ont été tuées pendant les émeutes et les agents de sécurité de l’église ont subi des blessures mineures. Jusque-là, la ville n’avait connu aucune tension entre musulmans et chrétiens.((Fides, 22 janvier 2018, http://www.fides.org/en/news/63607-AFRICA_KENYA_The_proto_Cathedral_of_Marsabit_attacked))

Un directeur d’école et 35 élèves d’une école secondaire réputée de Nairobi ont été blessés en janvier 2018 suite à un combat entre étudiants chrétiens et musulmans concernant l’utilisation des installations communes telles que les toilettes et la bibliothèque scolaire. L’école a été fermée et quatre étudiants ont été accusés de voies de fait ayant causé des lésions corporelles.((Michael Chepkwony and Cyrus Ombati, Standard Media, 24 janvier 2018, https://www.standardmedia.co.ke/article/2001267108/jamhuri-high-school-closed-following-unrest-that-left-35-students-injured ; Capital FM Radio, 30 janvier 2018, https://www.capitalfm.co.ke/news/2018/01/4-jamhuri-high-school-students-face-assault-charges/))

En avril 2018, deux églises et quelques maisons ont été incendiées par la police à Laikipia (province de la vallée du Rift).((Peter Mwangi, Citizen Digital, 29 avril 2018, https://citizentv.co.ke/news/tension-in-laikipia-as-police-torch-houses-churches-to-flush-out-bandits-198628/))

Perspectives pour la liberté religieuse

À l’heure actuelle, rien ne présage de changement radical dans la façon dont la liberté religieuse est gérée par le gouvernement ou vécue par les Kenyans ordinaires. Quelques légères améliorations ont été observées. Les attentats terroristes contre des chrétiens dans la province du nord-est semblent s’être atténués, de même que leur virulence, ce qui pourrait indiquer une certaine lassitude dans l’utilisation de la religion comme arme politique. Toutefois, la situation d’insécurité continuera d’être critique tant qu’Al-Shabab sera en mesure de conserver ses bases somaliennes tout en opérant sur le territoire kenyan.