Libye

Chiffres clés

Légende :

Musulmans : 98.7%

Autres : 1.3%

Superficie : 1676198 m2

Population : 6330000 habitants

Cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective

Depuis la disparition du régime de Muhammar Kadhafi en 2011, la Libye va connaître des années de confusion. Après les élections de juin 2014, la violence a éclaté entre le gouvernement internationalement reconnu du premier ministre Abdullah al-Thinni, installé dans la ville orientale de Tobrouk, et le Congrès général national, basé à Tripoli. Après des négociations de paix menées par les Nations Unies, les administrations rivales ont signé un accord en décembre 2015 pour former un gouvernement intérimaire unifié. Cet accord prévoyait la création d’un Conseil de la présidence composé de neuf membres, présidé par le premier ministre Fayez El-Sarraj, et d’un « gouvernement d’union nationale » provisoire. Il avait pour objectif de  renouveler les institutions étatiques et d’organiser des élections dans un délai de deux ans. L’administration de Tripoli a accepté ce gouvernement d’union en janvier 2016, toutefois et malgré une reconnaissance internationale, le gouvernement basé à Tobrouk l’a refusé. Des groupes extrémistes violents et des organisations terroristes, dont l’État islamique (Daech), ont exploité la vacance du pouvoir et l’inaction du gouvernement pour accroître leur influence en Libye, si bien que certaines parties du territoire sont en dehors du contrôle du gouvernement.

Plus récemment, la France a proposé un plan pour que des élections parlementaires et présidentielles aient lieu le 10 décembre 2018, afin de mettre un terme à l’impasse politique.((Abdulkader Assad, 20 mai 2018, https://www.libyaobserver.ly/news/france-proposes-2018-elections-plan-end-libya-political-stalemate)) En mai 2018, les quatre principaux dirigeants, Fayez Al-Sarraj (Premier ministre du gouvernement libyen de Tripoli), Khalifa Haftar (chef militaire de l’est du pays), Aguila Saleh (président de la Chambre des représentants) et Khaled al-Mishri (chef du Conseil d’État) ont approuvé l’accord, mais ne l’ont pas signé.((The Guardian, 29 mai 2018, https://www.theguardian.com/world/2018/may/29/macron-hosts-libyan-factions-in-paris-in-push-to-secure-elections)) Ils ont également convenu qu’une base constitutionnelle pour les élections et les lois électorales seraient adoptée le 6 septembre 2018.

La Libye est gouvernée conformément aux principes de la Déclaration constitutionnelle intérimaire promulguée le 3 août 2011 par le Conseil national de transition (CNT) qui dispose que l’islam est religion d’État et que la loi islamique (charia) est la principale source du droit (article 1). En même temps, elle garantit aux non-musulmans la liberté de pratiquer leur religion. L’article 6 favorise l’égalité de tous les Libyens devant la loi. La Constitution provisoire interdit toute forme de discrimination sur la base d’une religion ou d’une confession. Cette protection constitutionnelle de la liberté religieuse est la première du genre dans le pays depuis 1969.

Les actuels combats entre les gouvernements rivaux ont restreint l’application effective du droit existant. Selon le rapport américain des droits de l’homme du département d’État de 2017, ni les interdictions, ni les peines, ne sont appliquées et toutes sortes de discriminations se produisent.((Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, Libya 2017 Human Rights Report, U.S. Department of State, https://www.state.gov/documents/organization/277499.pdf)) En outre, les forces au pouvoir n’ont pas empêché les groupes extrémistes d’attaquer les minorités et les sites religieux ni d’imposer leurs propres normes religieuses.((Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, Libya 2016 International Religious Freedom Report, http://www.state.gov/j/drl/rls/irf/religiousfreedom/index.htm?year=2014&dlid=238468)) Les restrictions religieuses, antérieures à la révolution, sont toujours appliquées. Le fait d’insulter l’islam ou son prophète Mahomet et « l’instigation de la division » sont passibles de la peine de mort.

Les organisations de défense des droits de l’homme et les médias ont fait état des crimes de guerre, de tortures et de cruautés contre les migrants et les personnes réfugiées en Libye. Ils ont cité des cas d’enlèvement, de violences sexuelles et de mauvais traitements.((Justin Salhani, 19 février  2018, Al-Monitor, https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2018/02/libya-migration-torture-refugees-europe-killed-security.html ; Africa News, 18 décembre 2017, http://www.africanews.com/2017/12/18/migrants-in-libya-were-tortured-and-suffered-traumadoctors-without-borders-say/))

L’éducation religieuse islamique est obligatoire aussi bien dans les écoles publiques que dans les établissements privés et aucune autre forme d’instruction religieuse n’est autorisée. Même s’il existe un certain nombre de lieux de culte non-islamiques (lieux de culte catholiques, orthodoxes russes, grecs ou ukrainiens, évangéliques et de l’Église de l’unité, la présence chrétienne est de plus en plus rare dans le pays. La majeure partie de la population juive l’a quitté entre 1948 et 1967. Certaines familles juives sont probablement restées, mais aucune estimation de la population n’est disponible. Les non-musulmans sont limités dans leur droit de pratiquer leur culte. Des restrictions visent les membres du clergé cherchant à venir de pays étrangers quand ils demandent des visas ou des permis de séjour d’une validité d’un an.

L’Église catholique est présente dans différentes parties de la Libye, par l’intermédiaire de trois administrations apostoliques et d’une préfecture apostolique. En février 2016, le pape François a nommé Mgr George Bugeja, OFM, administrateur apostolique de Benghazi, et a accepté que Mgr Sylvester Carmel Magro parte en retraite. Selon Mgr Bugeja, l’Église catholique n’a pas de difficultés à célébrer ses liturgies, tant qu’elles sont célébrées à l’intérieur d’une église et que les fidèles sont d’origine étrangère, mais la pastorale est très limitée, en raison de la précarité de la situation à Benghazi et Sebha et des difficultés financières, causées notamment par le fait que ses principaux bienfaiteurs quittent le pays.

En ce qui concerne le culte musulman en Libye, le Ministère des Awqaf et des affaires islamiques, une organisation quasi-caritative islamique panafricaine, a autorité sur les mosquées, surveille le clergé et veille à ce que les pratiques religieuses soient conformes aux réglementations gouvernementales.((Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, International Religious Freedom Report for 2011 – Libya, U.S. Department of State, https://www.state.gov/documents/organization/193109.pdf)) Ce même organisme fournit aux imams les textes de leurs sermons, qui abordent souvent des questions politiques et sociales.

Les observateurs affirment que le conflit en cours a un impact néfaste sur la liberté d’expression et celle de la presse.((Abdulkader Assad, Libya Observer, 17 février 2018, https://www.libyaobserver.ly/news/libyas-7th-revolution-anniversary-journalists-are-risk-rsf-reports)) La Déclaration constitutionnelle intérimaire prévoit des libertés, mais le gouvernement en limite l’exercice. L’autocensure, en raison des menaces, a lieu dans tous les secteurs des médias, selon le département d’État américain. Les attaques contre les médias, dont des enlèvements, des violences et des assassinats, sont devenues plus graves et plus fréquents. Au classement mondial de la liberté de la presse de 2016, la Libye ayant perdu dix places depuis 2015, se situait à la 164e place sur 180.((Nations Online, http://www.nationsonline.org/oneworld/press_freedom.htm)) La situation n’a que légèrement progressé depuis, et le pays se situe maintenant à la 162e place selon RSF.

Incidents

Dans un rapport d’octobre 2016, l’ONG Portes ouvertes a estimé à 150 le nombre des ressortissants libyens chrétiens, mais en raison des pressions qu’ils subissent, ils sont obligés de pratiquer leur foi dans des églises « domestiques » cachées.((World Watch Monitor, 12 août 2016, https://www.worldwatchmonitor.org/2016/08/libya-chaos-makes-it-one-of-worlds-most-dangerous-places-to-be-a-christian/))

En novembre 2016, un Libyen, converti au christianisme, a été arrêté dans la ville de Benghazi, dans l’est du pays.((Moutaz Ali, Libya Herald,  7 novembre 2016, https://www.libyaherald.com/2016/11/07/convert-to-christianity-arrested-in-benghazi/)) L’homme avait été en contact avec un ami marocain converti qui l’avait aidé. Ce dernier avait été accusé de « prosélytisme sur les réseaux sociaux et de dénigrement de l’islam ».((World Watch Monitor, 8 novembre 2016, https://www.worldwatchmonitor.org/coe/libyan-christian-arrested-for-proselytizing/))

En octobre 2017, les corps des 21 chrétiens (20 coptes égyptiens et un Ghanéen, décapités en 2015 par des djihadistes liés à l’État islamique) ont été découverts sur une zone côtière de la ville de Syrte.((Agenzia Fides, 7 octobre 2017, http://www.fides.org/en/news/63028-AFRICA_LIBYA_Libyan_authorities_confirm_the_bodies_of_the_21_Coptic_martyrs_have_been_found#.WdtUjpBvSUk)) En septembre 2017, les autorités libyennes avaient annoncé l’arrestation de l’un des miliciens de l’État islamique impliqués,  à savoir le caméraman des exécutions. Il a livré aux autorités libyennes tous les détails sur les meurtres et sur l’emplacement des corps.((Nader Shukry, Watani, 29 septembre 2017, http://en.wataninet.com/coptic-affairs-coptic-affairs/sectarian/bodies-of-copts-beheaded-by-daesh-libya-located/21419/))

En août 2017, l’Assemblée constituante a proposé un projet de nouvelle Constitution. Il a été rejeté par la Commission suprême chargée de l’iftâ (CSI), qui est sous l’autorité de l’Awqaf et des affaires islamiques du gouvernement intérimaire basé à Beida. Le projet de Constitution accordant la liberté de pensée, de manifester, le droit de former des organisations de la société civile et l’égalité entre les hommes et les femmes, a été considéré comme inacceptable par la CSI. Même si ce projet indique que l’islam est la religion de l’État et que la charia est la source du droit, il s’est abstenu de déterminer des « contrôles légitimes » de la liberté de pensée et d’expression. Selon la CSI, cela pourrait ouvrir la porte au blasphème (insulter Dieu, le Prophète et ses compagnons) et « encourager à l’apostasie, en se fondant sur la liberté de croyance et l’unité des religions » en promouvant une autre religion que l’islam.((Libya Herald, 2 août 2017, https://www.libyaherald.com/2017/08/02/draft-constitutions-freedoms-not-acceptable-say-beida-governments-religious-authorities/))

Selon un chercheur libyen « le travail forcé et l’esclavage sont des formes généralisées de mauvais traitements et de persécution. […] La forme de persécution, particulièrement subie par les femmes et les jeunes filles chrétiennes est le viol et les agressions sexuelles. En plus de la douleur physique et des blessures, le traumatisme et les difficultés émotionnelles causés à leurs familles, leurs amis et aux autres chrétiens sont très élevés ».((Helene Fisher, Elizabeth Miller, 7 mars 2018, https://www.worldwatchmonitor.org/2018/03/christian-women-face-twice-as-many-forms-of-persecution-as-men-for-gender-as-well-as-religion/))

Perspectives pour la liberté religieuse

La liberté de religion, théoriquement garantie par la Constitution provisoire, est limitée dans la pratique et s’est détériorée au cours de la période faisant l’objet du présent rapport (2016-2018). L’une des principales préoccupations est l’interdiction de facto du prosélytisme et des lourdes peines qui peuvent s’ensuivre. En raison des rivalités politiques et de l’absence d’un gouvernement unifié, les organisations extrémistes, dont l’État islamique (Daech), sont en expansion et contrôlent certaines parties du pays. On observe une recrudescence des assassinats de membres de minorités religieuses, en particulier chez les chrétiens mais aussi chez les migrants (principalement d’Afrique subsaharienne).