Myanmar

Chiffres clés

Légende :

Bouddhistes : 74.9%

Animistes : 9.4%

Chrétiens : 7.9%

Musulmans : 3.7%

Hindous : 1.7%

Confucianistes : 1.5%

Autres : 0.9%

Superficie : 676577 m2

Population : 54363000 habitants

Cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective

La Constitution de Birmanie (Myanmar), rédigée par le régime militaire et introduite en 2008, protège la liberté religieuse de ses citoyens. L’article 34 dispose que « chaque citoyen a droit à la liberté de conscience, de même qu’il a le droit de professer et de pratiquer librement sa religion, sous réserve du respect de l’ordre public, de la moralité ou de la santé et des autres dispositions de la présente Constitution ».1 L’article 362 reconnaît « le christianisme, l’islam, l’hindouisme et l’animisme comme les religions qui existent dans l’Union au jour de l’entrée en vigueur de la présente Constitution ». Toutefois, l’article 361 reconnaît la « position particulière du bouddhisme, en tant que foi professée par la grande majorité des citoyens de l’Union ».

L’article 364 interdit « d’abuser de la religion à des fins politiques » et dispose que « tout acte qui est destiné à, ou susceptible de favoriser, des sentiments de haine, d’hostilité ou de discorde entre les communautés raciales ou religieuses ou les sectes est contraire à la présente Constitution. Une loi peut être promulguée pour punir une telle activité ».

Outre la Constitution, les articles 295, 295A, 296, 297 et 298 du code pénal2 portent sur la religion et interdisent les infractions ou les insultes à caractère religieux. Ils sont similaires aux lois sur le blasphème dans d’autres pays. L’article 295 se rapporte à des actes de destruction, endommagement ou profanation d’un lieu de culte ; l’article 295A se réfère à l’insulte à une religion ; l’article 296 porte sur le fait de perturber un rassemblement religieux ; l’article 297 concerne les intrusions dans un lieu de culte ; et l’article 298 porte sur l’insulte aux sentiments religieux d’une personne. Tous ces articles sont sanctionnés par des peines d’un à deux ans de prison et des amendes.

En 2015, le précédent gouvernement birman a introduit un ensemble de quatre lois connues sous le nom de lois de « protection de la race et de la religion3 ». Encore en vigueur aujourd’hui, elles comprennent une législation qui prévoit une exigence d’enregistrement pour les mariages entre un homme non-bouddhiste et une femme bouddhiste, et établit des obligations que tout mari non-bouddhiste doit respecter, avec des sanctions en cas de non-respect, et des règles en matière de conversion religieuse, dont la soumission des conversions à l’approbation d’un organisme gouvernemental.

Pour la perpétuation et la propagation de la Sasana (enseignement bouddhiste), le département du Ministère des Affaires religieuses supervise les relations du gouvernement avec les moines et les écoles bouddhistes. Le Comité de coordination des moines d’État Sangha supervise les neuf ordres religieux approuvés dans le pays. Le gouvernement a d’ailleurs interdit toutes nouvelles organisations de moines bouddhistes autres que les neuf ordres monastiques reconnus par l’État.4

Incidents

Depuis 2012, sous la direction d’un mouvement nationaliste bouddhiste militant connu sous le nom de « Ma Ba Tha », ou « Comité bouddhiste pour la protection de la race et de la religion », une grande campagne de haine, de discrimination et de violence antimusulmane a balayé le pays.5 En juin et octobre 2012, puis en octobre 2016 et août 2017, le peuple rohingya, majoritairement musulman, a subi de graves violences, causant le déplacement de centaines de milliers de personnes. De nombreux cas de meurtres, viols, tortures, arrestations arbitraires et destructions de biens ont été rapportés. Alors qu’en 2012, les violences avaient été principalement provoquées par la population arakanaise bouddhiste, avec la complicité des forces de sécurité, en 2016 et 2017, c’est l’armée birmane qui  a déclenché une offensive militaire majeure. Les attaques des militaires auraient été perpétrées en réponse à des attaques prétendument menées contre des postes de gardes frontaliers par un nouveau groupe armé de rohingyas connu sous le nom d’Armée du salut des rohingyas d’Arakan (ASRA). Certains rapports indiquent que l’ASRA serait responsable d’un massacre d’hindous.6

Depuis août 2017 et à la suite de ce qui est maintenant reconnu comme une campagne de nettoyage ethnique par l’armée birmane, environ 688 000 personnes ont fui la Birmanie pour le Bangladesh.7 Ce nombre de déplacés s’ajoute aux 200 000 réfugiés rohingyas qui sont déjà au Bangladesh. Entre août et novembre 2017, pas moins de 354 villages auraient été incendiés par les militaires.8 Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a décrit la crise comme un « nettoyage ethnique typique », tandis que le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme au Myanmar constatait la présence des « caractéristiques du génocide ». Pour la Commission du développement international de la Chambre des communes du Royaume-Uni, cela représentait un « nettoyage ethnique délibéré, à long terme, du peuple rohingya »,9 sanctionné par l’État.

Pour les rohingyas, comme pour beaucoup d’autres groupes ethniques minoritaires de Birmanie, la religion, l’identité ethnique et la politique sont étroitement liées et donc, comme le fait remarquer le département d’État américain, il est difficile de classer les nombreux autres incidents comme ayant uniquement un fondement religieux.7 Cependant, il ne fait aucun doute que la religion est un facteur majeur.

En avril 2017, deux madrassas ont été fermées de force par les autorités de Yangon (Rangoon), sous la pression de nationalistes bouddhistes. Au moins 21 villages du pays ont été déclarés comme « zone sans musulman », et les musulmans sont confrontés à des difficultés croissantes pour obtenir une carte d’identité, la rénovation ou la reconstruction de mosquées endommagées ou pour se rassembler pour prier.10 En avril 2018, sept musulmans ont été condamnés à trois mois de prison pour avoir organisé des prières dans la municipalité de Tharkayta, à Yangon.11

Les chrétiens sont également confrontés à des restrictions croissantes dans certains domaines. Tel qu’il l’est décrit dans la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale « des obstacles bureaucratiques et une pression sociétale qui rendent difficiles les rassemblements en public pour le culte ou l’obtention d’un permis de construire des églises ».12 Par exemple, des chrétiens de l’ethnie chin, dans le district de Magwe, ont reçu en décembre 2017 une lettre des autorités locales les informant qu’un rassemblement de prière, à l’occasion des célébrations de Noël, était interdit car il allait avoir lieu au domicile d’une personne privée.7

Les chrétiens dans les zones de conflit ethnique, en particulier l’État du Kachin et le nord de l’État du Shan, sont parfois pris pour cibles dans le cadre d’un conflit plus large. Depuis la rupture du cessez-le-feu de 2011 entre l’armée birmane et l’armée de l’indépendance du Kachin- selon la Convention Baptiste du Kachin,  au moins 66 églises ont été détruites, et parmi les civils, plus de 100 000 personnes sont encore déplacées. En octobre 2017, deux baptistes kachins, Dumdaw Nawng Lat et Lang Jaw Gam Seng, ont été condamnés à des peines d’emprisonnement, respectivement de quatre ans et trois mois et deux ans et trois mois. La cause de cette sentence est d’avoir aidé des journalistes locaux à visiter l’église catholique Saint François-Xavier à Mong Ko, après son bombardement par les forces aériennes de l’armée birmane. Ils ont été libérés en avril 2018 à l’occasion d’une amnistie.

Les bouddhistes qui travaillent pour la liberté religieuse subissent également de fortes pressions. En 2015, Htin Lin Oo, un bouddhiste et membre éminent de la Ligue nationale pour la démocratie, a prononcé un discours dans lequel il a fait valoir que les moines bouddhistes qui incitaient à la haine et à la violence n’agissaient pas en cohérence avec les enseignements du bouddhisme. Il a été condamné à deux ans de prison, en vertu des articles 295A et 298 du code pénal, pour avoir « insulté » le bouddhisme. En juillet 2017, le rédacteur en chef du Myanmar Now, Swe Win, a été arrêté pour une présumée diffamation en ligne, après avoir critiqué U Wirathu, le plus éminent moine nationaliste bouddhiste militant.12

Les activistes interconfessionnels sont également confrontés à de grands défis. Zaw Zaw Latt et Pwint Phyu Latt, deux musulmans qui travaillent à la promotion d’activités interconfessionnelles, ont été emprisonnés en 2015, puis graciés en mai 2017 par le président Htin Kyaw et libérés en même temps que 259 autres prisonniers.13

Malgré le climat d’intolérance religieuse, la visite du pape François en Birmanie, en novembre 2017, a été bien accueillie. Il a célébré une messe en plein air devant 150 000 fidèles. Il a rencontré la Conseillère d’État de Birmanie, qui est de facto chef du gouvernement, Aung San Suu Kyi, ainsi que le président de la République de l’époque, Htin Kyaw, et le commandant en chef des forces armées, le généralissime Min Aung Hlaing. Sur les conseils de l’Église locale, le Pape n’a pas utilisé publiquement le nom de « rohingya », un mot peu accepté par le gouvernement et la société, mais il a exprimé ses inquiétudes à propos de leur situation au cours de conversations privées. Il a par ailleurs rencontré des réfugiés rohingyas au Bangladesh et les a salués en ces termes : « La présence de Dieu, aujourd’hui, s’appelle aussi rohingya ». Il leur a demandé pardon, en disant : « votre tragédie est très dure, très grande. Nous vous faisons de la place dans nos cœurs […]. Au nom de tous, de ceux qui vous persécutent, de ceux qui vous ont fait du mal, et surtout pour l’indifférence du monde, je vous demande pardon ».14 Auparavant, il s’était déjà exprimé à plusieurs reprises, y compris en février 2017, en demandant aux gens de prier « pour nos frères et sœurs rohingyas chassés du Myanmar. Ils ont été torturés, tués, simplement pour avoir conservé leurs traditions, leur foi musulmane ».15 Au cours de sa visite, le pape François a rencontré des chefs religieux de toutes les communautés, y compris le Comité d’État Sangha des moines bouddhistes, a adressé un discours aux représentants du gouvernement, aux diplomates et à la société civile, a appelé à maintes reprises au respect de la liberté religieuse, des droits de l’homme et de la paix, dans toutes ses allocutions publiques.16

En mai 2018, les évêques de Birmanie ont rencontré le pape François en visite ad limina. Les évêques des diocèses de l’État du Kachin et du nord de l’État du Shan ont exhorté le Pape à prier publiquement pour les victimes du conflit dans le nord de la Birmanie17 et le cardinal birman Charles Maung Bo a demandé au Vatican de convoquer une conférence internationale pour aborder la situation critique des rohingyas.18 Plus tard, en mai, le cardinal Bo a amené une délégation interconfessionnelle internationale des religions pour la paix, visiter les zones touchées, dans l’État de Rakhine et  rencontrer Aung San Suu Kyi. Ils ont par la suite publié une lettre ouverte comportant un appel à la paix.19

Lors d’une allocution prononcée dans le cadre d’une conférence sur la liberté religieuse en Asie, organisée par le Religious Freedom Institute en mars 2018, le cardinal Bo a déclaré : « L’extrémisme et le nationalisme ont uni leurs forces pour produire un cocktail dangereux de haine et d’intolérance […]. Ceux d’entre nous, quels que soient leur pays ou leur religion, qui croient à la dignité humaine, aux droits de l’homme et à la liberté religieuse pour tous, doivent s’unir pour défendre ces valeurs pour tout le monde, partout. Construisons un monde où l’espérance n’est pas une illusion, et où nous pouvons unir nos efforts, indépendamment de notre ethnicité ou de notre religion, dans la paix et la solidarité. Je m’engage à renouveler mes efforts dans ce but, et je tends la main à tous mes frères et sœurs, de toute race ou religion, s’ils veulent se joindre à moi. Une paix dans la justice est possible. La liberté de religion ou de croyance pour chacun peut se réaliser. L’unité dans la diversité – en célébrant cette diversité – doit être notre objectif ».20

Perspectives pour la liberté religieuse

Tant que les forces armées, dans les faits, continueront d’exercer le pouvoir, les nationalistes bouddhistes pourront poursuivre leur campagne de haine et de crimes contre l’humanité en toute impunité.  Les perspectives de protection et de promotion de la liberté religieuse en Birmanie restent très sombres. Seuls un véritable processus de paix et un effort pour promouvoir la réconciliation et le dialogue pourront laisser espérer que la Birmanie devienne une société véritablement multiconfessionnelle qui respecte et célèbre le pluralisme et la diversité.

 


  1. Myanmar’s Constitution of 2008, constituteproject.org, https://www.constituteproject.org/constitution/Myanmar_2008.pdf?lang=en
  2. Myanmar: The Penal Code, Online Burma/Myanmar Library, http://www.burmalibrary.org/docs6/MYANMAR_PENAL_CODE-corr.1.pdf
  3. Shameema Rahman and Wendy Zeldin, Global Legal Monitor (Library of Congress), 14 septembre 2015, http://www.loc.gov/law/foreign-news/article/burma-four-race-and-religion-protection-laws-adopted/
  4. Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, International Religious Freedom Report for 2017, U.S. State Department, https://www.state.gov/j/drl/rls/irf/religiousfreedom/index.htm#wrapper
  5. Joe Freeman, The Atlantic, 6 septembre 2017, https://www.theatlantic.com/international/archive/2017/09/can-anyone-stop-burmas-hardline-buddhist-monks/538992/ ; Apartheid In Myanmar’s Rakhine State, Amnesty International, 2017, https://www.amnesty.ca/sites/amnesty/files/Caged%20without%20a%20Roof%20-%20Apartheid%20in%20Myanmar%20Rakhine%20State.pdf
  6. Amnesty International, 22 mai 2018, https://www.amnesty.org/en/latest/news/2018/05/myanmar-new-evidence-reveals-rohingya-armed-group-massacred-scores-in-rakhine-state/
  7. Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, op. cit.
  8. Ibid.
  9. Bangladesh, Burma and the Rohingya crisis, House of Commons International Development Committee, in Commons Select Committee, 22 mai 2018, https://www.parliament.uk/business/committees/committees-a-z/commons-select/international-development-committee/news-parliament-2017/bangladesh-and-burma-report-publication-17-19/
  10. Burma Human Rights Network, 5th September 2017, http://www.bhrn.org.uk/en/report/20-bhrn-publishes-research-revealing-state-led-persecution-of-burma-s-muslim-minority.html ; The Persecution of Muslims in Burma, Burma Human Rights Network, https://progressivevoicemyanmar.org/wp-content/uploads/2017/09/BHRN-Research-Report-.pdf
  11. Burma Human Rights Network, 1er mai 2018, http://www.bhrn.org.uk/en/press-release/1045-muslims-jailed-for-three-months-for-street-prayers.html
  12. U.S. Commission on International Religious Freedom, op. cit.
  13. U.S. Commission on International Religious Freedom, http://www.uscirf.gov/pwint-phyu-latt-and-zaw-zaw-latt-released
  14. Joshua Berlinger and Delia Gallagher, CNN, 2 décembre 2017, https://edition.cnn.com/2017/12/01/asia/pope-bangladesh-myanmar-intl/index.html
  15. Kimiko de Freytas-Tamura, New York Times, 8 février 2017, https://www.nytimes.com/2017/02/08/world/asia/pope-francis-rohingya-muslims.html
  16. Benedict Rogers, The Catholic Herald, 22 décembre 2017, http://www.catholicherald.co.uk/magazine-post/shouting-from-the-heart/
  17. Andrea Gagliarducci, Catholic News Agency, 9 mai 2018, https://www.catholicnewsagency.com/news/myanmars-bishops-discuss-china-rohingya-with-pope-francis-21877
  18. Nirmala Carvalho, Crux, 23 mai 2018, https://cruxnow.com/global-church/2018/05/23/myanmar-cardinal-says-pope-francis-considering-rohingya-conference/
  19. UCANews 29 mai 2018, https://www.ucanews.com/news/interfaith-leaders-pledge-to-back-myanmar-peace-efforts/82438
  20. Religious Freedom Institute, 29 mars 2018, https://www.religiousfreedominstitute.org/blog/cardinal-bo-message-to-south-and-southeast-asia-consultation