Philippines

Chiffres clés

Légende :

Chrétiens : 90.6%

Musulmans : 5.5%

Animistes : 2.3%

Autres : 1.6%

Superficie : 300000 m2

Population : 102250000 habitants

Le cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective

Depuis 1899, année au cours de laquelle les Philippines sont devenues la première République démocratique d’Asie, la liberté de religion a toujours été l’un des piliers des différentes constitutions promulguées par le pays – même quand il a été tourmenté par la guerre ou sous une dictature. La Constitution actuelle, en vigueur depuis 1987, ne fait pas exception et la liberté de religion y est inscrite à l’alinéa 5 de l’article III (« Charte des droits ») dans les termes suivants : « Aucune loi ne sera adoptée en ce qui concerne l’établissement d’une religion, ni l’interdiction du libre exercice de celle-ci. La liberté de confesser une religion et de pratiquer un culte, sans discrimination ou préférence, devra toujours être reconnue. Aucune condition de religion ne sera requise pour l’exercice des droits civils ou politiques ».1

De plus, les Philippines n’ont pas de religion d’État. Le préambule de la Constitution précise que  celle-ci est promulguée par « le peuple philippin souverain » qui, pour cela, « implore l’aide de Dieu Tout-Puissant ». Alors que l’Église catholique occupe une place prépondérante dans la politique nationale (les catholiques constituent environ 80 % de la population nationale), cette place n’est nullement inscrite dans la Constitution, qui établit le principe « inviolable » de la séparation de l’Église et de l’État (l’alinéa 6 de l’article II de la Constitution relative à la « déclaration de principes et aux principes des politiques publiques »).

Néanmoins, la Constitution n’ignore ni ne néglige les religions. Par exemple, l’article VI (qui concerne le rôle du Parlement), alinéa 28, paragraphe 3, prévoit une exonération fiscale pour les institutions qui exercent des activités « religieuses, caritatives ou éducatives ». Il est précisé que ces institutions peuvent être des « institutions caritatives à but non lucratif, des églises et des presbytères ou des couvents qui leur sont rattachés, des mosquées, des cimetières». Néanmoins, l’accent mis sur le régime juridique de stricte séparation entre l’Église et l’État est souligné à l’alinéa 29, paragraphe 2, de ce même article VI, où il est écrit qu’« aucun fonds public ou bien appartenant à l’État » ne peut être utilisé, directement ou indirectement, au profit d’une « secte, Église, confession, institution religieuse ou système religieux » ou au profit d’un « prêtre, prédicateur, ministre du culte, enseignant religieux ou dignitaire religieux en tant que tel ». Toutefois, le même article VI, alinéa 29, paragraphe 2, prévoit des financements publics pour les aumôneries dans des environnements clos (tels que les forces armées, les prisons ou les orphelinats publics).

Ce système légal de stricte séparation entre l’Église et l’État ne viole pas la liberté des parents en matière d’éducation. L’article XIV, alinéa 3, paragraphe 3, de la Constitution – qui concerne en particulier les dispositions juridiques en matière éducative – établit le droit des parents ayant des enfants inscrits dans une école publique à ce que leurs enfants reçoivent une instruction religieuse conforme à leur religion « aux heures normales de cours ». Le même article XIV, alinéa 3, paragraphe 3, précise « sans frais supplémentaires pour le gouvernement ».

Pays majoritairement chrétien, les Philippines ont une petite minorité musulmane, en partie concentrée dans la grande île méridionale de Mindanao. L’intégration de cette minorité religieuse, combinée à une affiliation ethnique et culturelle particulière, a été – et reste – un enjeu majeur de la politique nationale. La Constitution fait écho à cette question à l’article X qui concerne le « gouvernement local ». On peut lire à l’alinéa 1 de cet article X qu’il y aura une « région autonome » pour le « Mindanao musulman », un projet qui est à nouveau évoqué aux alinéas 15 et 19 de ce même article X. Il est également précisé que « dans les 18 mois » suivant la création des institutions prévues par la Constitution promulguée en 1987, cette autonomie pour le Mindanao musulman devait être mise en œuvre, promesse qui depuis lors n’a toujours pas été réalisée.

Par ailleurs, le code pénal criminalise sévèrement toute attaque intentionnelle contre des lieux de culte ou des bâtiments religieux, et ces attaques sont punies en tant que crimes de guerre ou crimes contre l’humanité. Le système judiciaire philippin tient soigneusement compte de la liberté religieuse de chacun : en janvier 2018, la décision rendue par la Cour suprême en juillet 2017 en faveur de Denmark Valmores a été rendue publique. Membre de l’Église adventiste du septième jour, Denmark Valmores se sentait discriminé parce qu’il devait assister aux cours et passer des examens le samedi, jour du sabbat pour les adventistes du septième jour. Le juge suprême lui a donné raison en s’appuyant sur la l’alinéa 5 de la Charte des droits de la Constitution de 1987

Cela étant dit, les relations entre les religions et l’État aux Philippines ne sont pas aussi distinctes que la Constitution le prévoit. Au cours de la période faisant l’objet du présent rapport (2016-2018), il y a eu divers affrontements.

Incidents

Rodrigo Duterte, Président iconoclaste des Philippines, était en opposition avec l’Église catholique, avant même son élection, le 9 mai 2016. Début mai 2016, il a déclaré que l’Église catholique était « l’institution la plus hypocrite qui soit ». En octobre de la même année, lorsque la campagne anti-drogue a pris de l’élan et que des centaines de personnes étaient déjà mortes au cours de l’initiative, le Président a qualifié les membres du clergé catholique de « fils de putes » pour avoir critiqué ses actions dans ce domaine.2En décembre, il a déclaré que l’Église n’était « bonne qu’à collecter des fonds et à mendier », mais qu’elle n’apportait rien en retour.(Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, 2016 Report on International Religious Freedom – Philippines, US Department of State, https://www.state.gov/documents/organization/269004.pdf))

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que diverses organisations liées à l’Église catholique aient été visées par le gouvernement philippin. En février 2018, Reporters sans frontières a dénoncé le fait que, « depuis plus d’un an, le réseau multimédia catholique, principal radiodiffuseur du pays, a attendu le renouvellement de sa licence, bloqué au Congrès. Déposé le 24 janvier 2017 devant la Commission parlementaire chargée de cette question, la demande n’a toujours pas été mise à l’ordre du jour. Alors que la licence de radiodiffusion de la célèbre radio vieille de 25 ans a expiré le 4 août, la Conférence épiscopale catholique des Philippines, qui gère le réseau, craint maintenant que ses 54 stations de radio ne soient toutes fermées par la suite ».3

Des pressions ont également été exercées sur les individus. Le 16 avril 2018, le Bureau de l’immigration a arrêté et maintenu en détention Sœur Patricia Fox, une religieuse australienne de 71 ans de la congrégation philippine des Sœurs de Notre-Dame de Sion. La raison invoquée pour son arrestation était son implication dans des « activités politiques illégales », incompatibles avec le statut de son visa de résidente aux Philippines. Libérée le lendemain, la religieuse s’est vu notifier l’ordre de quitter le territoire national dans les trente jours. Le prêtre rédemptoriste Oliver Castor, membre de l’Association des missionnaires ruraux des Philippines, croit que le gouvernement essaie « d’arrêter le travail de l’Église auprès des pauvres » en expulsant Sœur Patricia Fox.4

Cependant, l’Église catholique et le Président ont pu trouver un terrain d’entente. Les Philippines sont le seul pays sur terre – avec le Vatican – à ne pas avoir légalisé le divorce. Régulièrement, des projets de loi sont présentés à la Chambre des représentants des Philippines pour décriminaliser le divorce. Mais à chaque fois, les évêques catholiques rappellent au pays qu’ils y sont opposés. Le 19 mars 2018, la Chambre des représentants a voté (par 134 voix pour et 57 contre) une loi « instituant le divorce absolu et la dissolution du mariage aux Philippines » (aux Philippines, le divorce n’est possible que pour les musulmans, et le mariage religieux a force de loi). Avant d’être promulguée par le Président, la loi doit être adoptée par le Sénat, chambre haute du Congrès. Toutefois, le Président Duterte, dont le premier mariage avait été annulé, a réaffirmé à cette occasion qu’il était contre le divorce : « pour le bien-être des enfants ». Néanmoins, il y a des différences entre le Président et l’Église catholique en ce qui concerne le mariage : le 17 décembre 2017, à Davao, la ville dont il avait été maire pendant 22 ans, le Président a déclaré qu’il était en faveur du mariage des personnes de même sexe, « parce que c’est dans l’air du temps », a-t-il dit. Cela contraste avec ses déclarations antérieures dans lesquelles il disait qu’il était opposé au mariage homosexuel.

En dépit de l’inclusion dans la Constitution de la nécessité de trouver une solution politique à la revendication d’autonomie de l’île de Mindanao et de sa minorité musulmane, aucune solution durable n’est issue des administrations successives au pouvoir à Manille. La dernière crise majeure a été le siège de Marawi par des djihadistes se revendiquant de l’État islamique. Le 23 mai 2017, alors que la messe était célébrée, des hommes armés ont profané et incendié la cathédrale après avoir enlevé le père Teresito « Chito » Suganob, vicaire général de la Prélature de Sainte Marie à Marawi, et recteur de la cathédrale, ainsi que 15 paroissiens. Le même jour, des combattants du groupe Maute, fondé par deux frères de la région radicalisés au Proche-Orient, ont tenté de s’emparer de la plus grande ville musulmane de l’archipel. Cinq mois de combats ont suivi, se terminant par la défaite des insurgés.

Le nombre de victimes a été très important : plus d’un millier de morts, près de 400 000 déplacés. Même si le père Suganob a finalement été relâché et que les combats ont été considérés comme terminés le 23 octobre 2017, la crise pèse sur le processus de paix à Mindanao. La loi martiale a été introduite dans toute l’île de Mindanao en mai 2017. La zone où se sont déroulés les combats est restée fermée aux civils pendant des mois, et les travaux de reconstruction avaient à peine commencé en mai 2018. Ce n’est que le dimanche de Pâques (1er avril) 2018 qu’environ 7 000 résidents ont été autorisés par l’armée philippine à retourner brièvement chez eux. Au cours de ce long conflit dans le sud des Philippines, où les questions ethniques, économiques et politiques sont inextricablement liées, la dimension religieuse était évidemment présente dans la volonté des djihadistes de détruire et de profaner la cathédrale d’une ville où les chrétiens sont minoritaires. Ces tensions récurrentes continuent de secouer la région : une bombe a explosé le dimanche 29 avril 2018 (attaque à l’explosif). Elle ciblait une église catholique à Koronadal, une ville située à 300 km au sud de Marawi. La bombe a explosé après les messes dominicales tandis que les baptêmes avaient lieu à l’intérieur du lieu de culte catholique. L’explosion n’a pas fait de victimes.5

La violence, présente au sein de la société philippine, n’épargne pas les membres du clergé catholique. Le 4 décembre 2017, le père Marcelito Paez, du diocèse de San Jose, Nueva Ecija, a été assassiné par des tueurs non identifiés dans la ville d’Aliaga, dans le nord de Nueva Ecija (au nord du pays). À l’âge de 72 ans, ce prêtre catholique avait récemment aidé à faire libérer un prisonnier politique.6 Le 29 avril 2018, un autre prêtre catholique, le père Mark Anthony Yuaga Ventura, âgé de 37 ans, a été abattu de deux coups de feu par un tireur embusqué après avoir célébré la messe. Il appartenait à l’archidiocèse de Tuguegarao (situé dans le nord du pays) et était connu pour son attachement aux peuples autochtones de la région et pour sa dénonciation des méfaits commis par les compagnies minières opérant dans la région. Le Président de la Conférence épiscopale des Philippines, Mgr Romulo Valles, a demandé aux autorités « d’agir rapidement pour traduire en justice les auteurs » de ces assassinats.7Selon le groupe œcuménique Promotion de la réponse des gens d’Église, le père Ventura est le 32ème agent pastoral à avoir été assassiné depuis l’an 2000. Selon d’autres statistiques, il est le 15ème prêtre catholique à avoir été tué aux Philippines depuis les années 1970.

Perspectives pour la liberté religieuse

Sur la scène internationale, Rodrigo Duterte a été très critiqué. En février 2018, un rapport de la Communauté américaine du renseignement (Évaluation mondiale de la menace, publié par le Bureau du directeur du renseignement national) a souligné ses « tendances autocratiques ».8 Sur la scène nationale, le débat tourne autour de la révision de la Constitution du pays, envisagée par le Président Duterte. Les évêques ont déclaré que la réforme constitutionnelle projetée, introduite sous prétexte de décentralisation et d’introduction d’une forme de fédéralisme au sein de l’archipel, aurait des effets antidémocratiques qui auraient un impact défavorable sur les pauvres.9 Comme la Constitution de 1987 symbolise l’attachement des Philippins à la démocratie après deux décennies de dictature sous le règne de Marcos, les enjeux sont élevés et il y a lieu de craindre un durcissement de la confrontation, pour l’instant relativement modérée, entre l’Église catholique et le Président.

 


  1. https://www.constituteproject.org/constitution/Philippines_1987.pdf?lang=en
  2. [1] L’Église catholique n’a pas été la seule à dénoncer le bilan humain de la lutte contre les trafiquants et consommateurs de drogue. Le 18 janvier 2018, l’ONG Human Rights Watch a appelé l’ONU à enquêter sur les assassinats commis par la police (4000 morts) et sur les « tueurs non identifiés » (8000 morts) dans le cadre de cette politique soutenue et encouragée par le président Duterte. Peu après, le ministre philippin des affaires étrangères, Alan Peter Cayetano, a dénoncé le rapport de cette organisation des droits de l’homme comme présentant « une image injuste et inéquitable » de son pays. Le 12 février 2018, la Cour pénale internationale (CPI), la Cour d’appel internationale qui a compétence pour poursuivre les crimes de génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité, a ouvert un « examen préliminaire » sur la campagne anti-drogue menée par le gouvernement philippin. Un mois plus tard, le 14 mars 2018, Rodrigo Duterte annonçait le retrait de son pays du traité fondateur instituant la Cour pénale internationale (CPI). Human Rights Watch, 18 janvier 2018, https://www.hrw.org/news/2018/01/18/philippines-dutertes-drug-war-claims-12000-lives
  3. Reporters Sans Frontières, 6 février 2018, https://rsf.org/fr/actualites/nouvelles-attaques-contre-la-presse-critique-aux-philippines
  4. Joe Torres, Ucanews, 26 avril 2018, https://www.ucanews.com/news/philippine-religious-leaders-claim-govt-moves-to-silence-church/82158
  5. Jose Torres Jr., Ucanews, 30 avril 2018, https://www.ucanews.com/news/bomb-explodes-outside-catholic-church-in-mindanao/82180
  6. Mark Saludes, Ucanews, 13 avril 2018, https://www.ucanews.com/news/philippine-diocese-bids-to-seek-justice-for-slain-priest/82037
  7. Jose Torres Jr., Ucanews, 30 avril 2018, https://www.ucanews.com/news/priest-shot-dead-after-mass-in-northern-philippines/82175
  8. Joe Torres, Ucanews, 26 février 2018, https://www.ucanews.com/news/assessment-of-duterte-by-us-spooks-irks-philippines/81612
  9. Inday Espina-Varona, Ucanews, 23 février 2018, https://www.ucanews.com/news/tagle-steps-up-to-unite-church-in-anti-duterte-march/81594