Thaïlande

Chiffres clés

Légende :

Bouddhistes : 87.1%

Musulmans : 5.9%

Animistes : 2.3%

Agnostiques : 1.8%

Chrétiens : 1.3%

Autres : 1.6%

Superficie : 513120 m2

Population : 68147000 habitants

Le cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective

Alors que le pouvoir politique est aux mains de la junte militaire dirigée par le général Prayuth Chan-O-Cha depuis mai 2014, le pays vit une période de transition délicate. C’est dans ce contexte que l’armée au pouvoir a rédigé une nouvelle Constitution, la vingtième en un siècle, qui a été approuvée par référendum le 7 août 2016.1

Le roi Bhumibol (Rama IX) est décédé le 13 octobre 2016 à l’âge de 70 ans. Son successeur, le prince héritier Maha Vajiralongkorn, qui a pris le nom de Rama X, n’a pas encore annoncé la date de son couronnement.

La nouvelle Constitution a été promulguée le 6 avril 2017 par le nouveau roi, mais pas avant qu’il ait obtenu plusieurs amendements augmentant ses pouvoirs.2 Bien que le texte vise clairement à garantir à l’armée de pouvoir continuer à dominer la politique, il offre des garanties importantes en matière de liberté religieuse. Dans un pays où le bouddhisme structure profondément la vie sociale, l’article 7 indique clairement que le Roi ne peut être que bouddhiste.3 Toutefois, la liberté religieuse est clairement établie à l’article 31 : « Toute personne jouira de la pleine liberté de professer une religion, et jouira de la liberté d’exercer ou de pratiquer une forme de culte conformément à ses principes religieux, à condition que cela ne soit pas contraire aux devoirs de tous les Thaïlandais : ne pas mettre en péril la sécurité de l’État ni être contraire à l’ordre public ou aux bonnes mœurs ».4

Toutefois, au cours du processus de rédaction de la nouvelle Constitution, le débat a de nouveau porté sur la place du bouddhisme et sur la question de savoir s’il fallait inclure une clause constitutionnelle qui ferait du bouddhisme « la religion nationale du pays ». Déjà en 1997, en 2007 et en 2014, au cours de l’élaboration des constitutions précédentes, il avait été question de promouvoir le bouddhisme5, mais cette fois-ci, les minorités religieuses ont ressenti une certaine anxiété, en particulier à propos de l’article 67 du nouveau texte.6 Cet article dispose que l’État doit « soutenir et protéger le bouddhisme et les autres religions ». Le projet constitutionnel initial disposait que l’État « prendra des mesures et créera des mécanismes pour empêcher la profanation du bouddhisme sous quelque forme que ce soit, et encourager la participation de tous les bouddhistes à l’application de ces mesures et mécanismes ».7 Dans le texte adopté, il n’est plus question de défendre le bouddhisme contre toute « profanation », mais seulement d’empêcher le bouddhisme d’être « déstabilisé », en donnant à l’État la mission de soutenir et de protéger le bouddhisme, « qui est depuis longtemps la religion pratiquée par la majorité de la population thaïlandaise ». En particulier, l’État doit « soutenir l’éducation et [la] diffusion des principes dharmics du bouddhisme Theravada ».4

Même sous cette forme adoucie, l’article 67 a suscité des inquiétudes, notamment parmi les minorités religieuses, en particulier parce que, contrairement à la plupart des précédentes Constitutions, il ne fait pas référence à l’importance de « l’harmonie religieuse ».C’est surtout dans la minorité musulmane que cette inquiétude a été aiguë. Il n’est pas surprenant que, lors du référendum du 7 août 2016, les trois provinces à majorité musulmane dans le sud du pays (Yala, Pattani et Narathiwat) aient eu la plus forte proportion de votes contre la nouvelle Constitution. Cela fait des décennies qu’une insurrection ethno-nationaliste contre l’État central perdure dans ces provinces où la population est à 80 % musulmane et de culture malaise. Le conflit, qui s’est aggravé depuis 2004, a causé la mort d’environ 7000 personnes, à la fois des bouddhistes et des musulmans.

La junte au pouvoir a rapidement tenu compte des inquiétudes exprimées au sujet de l’article 67 et, le 22 août 2016, elle a publié un décret pour « compléter » cet article. Celui-ci avait pour objet de « prévenir les actes qui menacent le bouddhisme et les autres religions » (et un comité a été créé pour ce faire), et il a réitéré l’appel traditionnel à « l’harmonie religieuse ».8 Les musulmans thaïlandais ont réagi avec un certain scepticisme, tout en reconnaissant que le décret était un geste de bonne volonté de la part du régime militaire pour « redresser la situation ».

Malgré la Constitution, l’exercice de la liberté religieuse en Thaïlande est réel. Le gouvernement reconnaît, par l’intermédiaire du Département des affaires religieuses du Ministère de la Culture, cinq groupes religieux – bouddhistes, musulmans, hindous, sikhs et chrétiens –. Les organisations religieuses qui leur sont liées peuvent obtenir certains avantages, tels que des exemptions d’impôts, des demandes de visas accélérées et des subventions de l’État. Celui-ci alloue chaque année 160 millions de dollars aux temples du pays dans quatre domaines (entretien des bâtiments, instruction religieuse, promotion des activités religieuses et salaires des supérieurs des temples bouddhistes). La plus grande part de ces subventions (148 millions de dollars) va au bouddhisme par l’intermédiaire du Bureau national du bouddhisme, un organisme distinct du Département des affaires religieuses.9

Pour autant, appartenir à un groupe religieux, qui ne s’est pas inscrit auprès des autorités, ne semble pas constituer un obstacle à l’obtention d’avantages. Le rapport sur la liberté religieuse internationale pour 2016 publié par le département d’État des États-Unis note que les mormons ne sont pas officiellement reconnus, ce qui ne les a pas empêchés d’obtenir 200 visas missionnaires.4 Beaucoup d’organisations chrétiennes utilisent également la Thaïlande comme base pour leurs opérations en Asie du sud-est, car il est assez facile d’obtenir un visa touristique pour entrer dans le pays et y mener des activités missionnaires sans que l’administration ne trouve à y redire.

Incidents

Dans ce pays à prédominance bouddhiste, dirigé par un gouvernement militaire depuis 2014, l’un des points les plus sensibles de la vie religieuse concerne la relation complexe entre les pouvoirs politiques et les moines bouddhistes qu’illustrent deux événements.

Le 29 décembre 2016, l’Assemblée législative nationale, un Parlement de 250 membres entièrement nommés par la junte, a adopté à l’unanimité un amendement à la loi monastique de 1962 sur la façon de désigner le Patriarche suprême du bouddhisme thaïlandais.10 L’amendement dépouille le Conseil suprême de la Sangha (la communauté monastique) du pouvoir de nommer le patriarche. Le nouvel article dispose que « le Roi nomme le Patriarche suprême, et ce choix est alors contresigné par le Premier ministre » (dans la pratique, le Roi choisit le nouveau patriarche suprême à partir d’une liste de noms fournie par le Premier ministre). Cette mesure visait à faire en sorte que le poste de Patriarche suprême ne soit pas attribué à une personne en particulier sur la base de l’ancienne méthode de nomination. Le moine suprême en question, Somdet Chuang (91 ans), est considéré par les militaires et leurs alliés conservateurs comme trop proche du Wat Phra Dhammakaya, un temple financièrement et politiquement influent qui recommande une version hétérodoxe et matérialiste du bouddhisme. Le 7 février 2017, un autre moine, Somdet Phra Maha Munivong, âgé de 90 ans, a été nommé par le Roi comme chef du bouddhisme thaïlandais.11

Un deuxième événement concerne le même temple, Wat Phra Dhammakaya. Son ancien supérieur, l’abbé Dhammachayo, est soupçonné de pratiques financières frauduleuses et de blanchiment d’argent. Pour l’arrêter, la junte a mobilisé quelque 4000 agents de police et des centaines de soldats pendant trois semaines, de la mi-février au 10 mars 2017, pour parcourir l’immense complexe du temple bouddhiste qui couvre 320 hectares au nord de Bangkok. L’abbé Dhammachayo n’a pas été trouvé. La junte a retiré aux principaux responsables du temple leurs fonctions cléricales.12 Le régime militaire désire placer le temple Dhammakaya sous son contrôle parce que les généraux au pouvoir sont convaincus qu’il entretient des liens étroits avec le clan politique de l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra.

L’autre problème majeur concerne la situation des cinq provinces du sud de la Thaïlande, dont quatre sont à majorité musulmane et malaise. Ici, le gouvernement central s’est opposé à la majorité locale qui réclamait la reconnaissance de son caractère particulier au sein du pays. Le combat n’est pas strictement de nature religieuse. La question est de savoir si Bangkok reconnaîtra l’existence d’une communauté qui ne veut pas être assimilée à la culture dominante thaïlandaise et bouddhiste. Cette minorité revendique le droit de parler une autre langue, un dialecte malais, d’avoir une autre religion, l’islam, et d’être enracinée dans une culture différente, d’origine malaise.

La réponse sécuritaire de Bangkok a montré ses limites. Une force de 60 000 soldats et policiers n’a pas été suffisante pour contrôler une population d’environ 2 millions de personnes, ni pour éradiquer les milices violentes. En représailles, suite à l’assassinat d’enseignants thaïlandais et de moines bouddhistes, les forces gouvernementales ont fait usage de la violence et l’ont justifiée au nom de l’état d’urgence dans trois provinces. Selon l’ONG Deep South Watch,13 quatorze personnes sont mortes et 43 ont été blessées, rien qu’en février 2018. En 2016, il y a eu 307 morts et 628 blessés. Les trois quarts d’entre eux étaient des civils, 60 % d’entre eux musulmans et 35 % bouddhistes.14

Depuis la première explosion de violence en 2004, aucune solution négociée ne semble être en vue. A chaque épisode de violence dans le sud du pays, des pétitions circulent dans le Royaume, signées par des laïcs galvanisés par les sermons de moines avertissant de « l’éradication future » du bouddhisme dans le sud. En novembre 2015, Phra Apichat Promjan, un moine bouddhiste de Bangkok, a écrit sur Facebook : « Si un moine bouddhiste meurt » de la violence musulmane, « une mosquée devra être brûlée, en descendant du nord vers le sud de la Thaïlande ».15 Le moine a, depuis, défroqué.

Parmi les autres questions sensibles, il y a le sort des Pakistanais réfugiés dans le pays et celui des ressortissants chinois membres du Falun Gong. Profitant d’un accès relativement facile à la Thaïlande, des milliers de chrétiens pakistanais ont revendiqué le statut de réfugié dans le pays. Toutefois, les retards du Haut-Commissariat aux Réfugiés dans le traitement de leurs demandes d’asile les ont mis dans une situation intenable. Près de 7000 réfugiés vivent dans des conditions très précaires. Le 27 mai 2017, un chrétien pakistanais de 35 ans est mort d’une crise cardiaque au centre de détention d’immigrés de Bangkok. Selon d’autres détenus, il avait été laissé sans surveillance pendant plusieurs heures alors qu’il s’était plaint à maintes reprises de douleurs thoraciques.16

Perspectives pour la liberté religieuse

La nature militaire du régime au pouvoir n’a pas fondamentalement remis en question la situation de la liberté religieuse en Thaïlande. Cependant, la répression exercée par la junte contre le Conseil suprême de la Sangha montre à quel point la ligne de démarcation entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel est devenue floue.17  À long terme, cette subordination du bouddhisme au gouvernement – un gouvernement arrivé au pouvoir grâce à un coup d’État – pourrait gravement nuire à la crédibilité du bouddhisme thaïlandais.



  1. Jonathan Head, BBC, 7 août 2016, http://www.bbc.com/news/world-asia-36972396
  2.  Jonathan Head, BBC, 7 avril 2017, http://www.bbc.com/news/world-asia-39499485
  3. Thailand’s Constitution of 2017, constituteproject.org, https://www.constituteproject.org/constitution/Thailand_2017.pdf?lang=en
  4. ibid.
  5. Églises d’Asie, 8 février 2016, http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud-est/thailande/2016-02-08-le-bouddhisme-religion-nationale-en-thailande-nouvel-echec-pour-un-eternel-serpent-de-mer
  6. Thailand’s Constitution of 2017, op. cit.
  7. Mong Palatino, The Diplomat, 2 septembre 2016, https://thediplomat.com/2016/09/thailands-new-constitution-a-threat-to-religious-freedom/
  8. Églises d’Asie, 7 octobre 2016, http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud-est/thailande/2016-10-07-la-junte-au-pouvoir-tente-de-corriger-la-perception-negative-de-la-clause-religieuse-inscrite-dans-la-nouvelle-constitution
  9. Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, International Religious Freedom Report for 2016, U.S. State Department, https://www.state.gov/j/drl/rls/irf/2016/
  10. Églises d’Asie, 2 janvier 2017, http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud-est/thailande/2017-01-02-la-junte-amende-la-loi-monastique-pour-ecarter-somdet-chuang-de-la-direction-de-l2019Église-bouddhique
  11. Églises d’Asie, 17 février 2017, http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud-est/thailande/2017-02-17-la-nomination-du-nouveau-chef-de-l2019Église-bouddhique-thailandaise-met-un-terme-a-une-longue-polemique
  12. Églises d’Asie, 27 mars 2017, http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud-est/thailande/2017-03-27-la-junte-peine-a-neutraliser-le-mouvement-bouddhique-dhammakaya
  13. Deep South Watch, https://www.deepsouthwatch.org/english
  14. Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, op. cit.
  15. The Nation, 21 septembre 2017, http://www.nationmultimedia.com/detail/national/30327286
  16. Églises d’Asie, 30 mai 2017, http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud-est/thailande/2017-05-30-faute-de-soins-un-chretien-pakistanais-est-mort-dans-une-prison-de-thailande
  17. Églises d’Asie, 12 mars 2018, http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud-est/thailande/2018-03-12-bouddhisme-et-politique-une-relation-complexe-et-ambigue