Turquie

Chiffres clés

Légende :

Musulmans : 98.3%

Agnostiques : 1.1%

Autres : 0.6%

Superficie : 783562 m2

Population : 79622000 habitants

Le Cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective

La Constitution turque1 définit le pays comme un État laïc, garantissant la liberté de conscience, de croyance religieuse, de conviction, d’expression et de culte. L’article 24 interdit la discrimination fondée sur des motifs religieux et l’exploitation ou l’abus de « sentiments religieux ou de choses considérées comme sacrées par la religion ».

L’État turc coordonne et administre les questions religieuses par le biais de la Direction des Affaires religieuses (Diyanet), instituée en 1924, après l’abolition du califat ottoman, en vertu de l’article 136 de la Constitution pour succéder à la plus haute autorité religieuse (Shayk al-Islam). Relevant du cabinet du Premier ministre, la Direction favorise l’enseignement et les pratiques de l’islam sunnite. Pour l’année 2018, le gouvernement turc a alloué à la Direction deux milliards de dollars sur le budget de l’État, lui octroyant plus d’argent qu’aux 12 autres ministères et à la plupart des institutions étatiques.2

Les cartes d’identité nationales contiennent un emplacement pour indiquer l’identité religieuse, bien que la Constitution dispose que personne ne peut être contraint de révéler sa religion.3

Les groupes religieux ne sont pas tenus de s’inscrire auprès des autorités, mais les lieux de culte des groupes non enregistrés ne sont pas reconnus par l’État.4

En vertu de la Constitution, l’instruction religieuse islamique sunnite est obligatoire dans les écoles primaires et secondaires publiques. Seuls les élèves qui se déclarent « chrétiens » ou « juifs » sur leur carte d’identité nationale peuvent demander à être dispensés de ces cours. Le gouvernement continue de refuser d’exempter de l’instruction islamique sunnite obligatoire les enfants alévis ou d’autres confessions.4

Le Traité de Lausanne de 1923, faisant référence aux « minorités non-musulmanes », est interprété de manière restrictive par le gouvernement comme ne conférant le statut de minorité spécifique légalement reconnue qu’à trois groupes : les membres de l’Église orthodoxe apostolique arménienne, les orthodoxes grecs et les juifs. En dépit de ce statut particulier, ceux-ci, de même que d’autres groupes minoritaires (tels que les catholiques, les syriaques, les protestants, les alévis,…) ne bénéficient pas de personnalité juridique. Ils ne peuvent acheter ou posséder des biens ou demander réparation en justice. Actuellement, ces groupes doivent passer par des fondations indépendantes pour gérer leurs propriétés.4

Il n’y a pas de données fiables sur les groupes religieux minoritaires.4

Dans son Rapport sur la liberté religieuse internationale pour 2016, le Département d’État américain donne une image plus détaillée de la présence non-musulmane en Turquie. En ce qui concerne les groupes minoritaires, le rapport indique des chiffres selon lesquels il y a 90 000 chrétiens apostoliques arméniens (dont environ 60 000 sont citoyens turcs et les autres des immigrés illégaux en provenance d’Arménie), 25 000 catholiques romains (dont de nombreux immigrants récents en provenance d’Afrique et des Philippines), 25 000 syriaques orthodoxes, 15 000 russes orthodoxes, 7000 protestants, 22 000 yezidis (dont la plupart sont arrivés en tant que réfugiés en 2014), 17 000 juifs, 10 000 bahaïs, 5000 Témoins de Jéhovah.4 Le rapport indique que « les estimations du nombre d’athées varient, mais la plupart des enquêtes récentes publiées suggèrent qu’environ 2 % de la population est athée ».4

Les vagues de migrants fuyant la guerre civile syrienne ont affecté la démographie religieuse de la Turquie. Depuis 2014, des milliers de catholiques de langue arabe (principalement chaldéens et syriaques) et de chrétiens orthodoxes sont entrés dans le pays. Le nombre total de réfugiés est estimé à environ 3,5 millions au premier trimestre de 2018.5 Installés dans 81 villes turques, ces réfugiés ne doivent pas bouger de la ville qui les a enregistrés, afin de recevoir une aide financière du gouvernement. Ils ont le droit de travailler, mais seulement là où ils sont inscrits. Le nombre exact de réfugiés non-musulmans dans les villes est inconnu. Les réfugiés chrétiens luttent pour maintenir leur foi, sachant que la plupart des églises se trouvent à Istanbul et dans quelques autres grandes villes. Les rares prêtres chrétiens de langue arabe sont obligés de voyager de ville en ville, louant (parfois à des prix très élevés) des espaces pour célébrer de nombreux baptêmes, confirmations et mariages, souvent le même jour.

L’État ne permet que la formation des religieux sunnites et limite la formation d’autres groupes religieux. L’absence de séminaires chrétiens en Turquie empêche les patriarcats grec-orthodoxe, grec et arménien de former la prochaine génération de clercs.

Le séminaire de théologie orthodoxe grec a été fermé en 1971. Le gouvernement turc prétend que la raison en est l’incapacité du gouvernement grec à garantir en contrepartie la liberté religieuse de sa minorité musulmane turque.6

La communauté juive de Turquie a la possibilité de pratiquer librement sa religion. Le gouvernement assure en permanence la sécurité et la protection des synagogues. L’antisémitisme, en particulier dans les médias écrits et sur les réseaux sociaux, reste un problème en Turquie. Toutefois, elle est le seul pays majoritairement musulman à contribuer activement à l’Alliance internationale pour le souvenir de l’Holocauste.7

Incidents

La communauté orthodoxe arménienne est la plus grande communauté chrétienne de Turquie. Forte de 60 000 membres, cette Église tente de résoudre ses problèmes de direction interne qui, à leur tour, ont des conséquences sur la reconnaissance juridique de cette Église en Turquie.8 Le patriarche en titre, Mesrob II Mutafyan, est tombé malade en 2008 et reste dans un « état végétatif » dans un hôpital d’Istanbul. L’Assemblée ecclésiale a élu le 15 mars 2017 Mgr Bekçiyan, alors primat des Arméniens en Allemagne, comme suppléant du patriarche, lui demandant d’organiser des élections. Cependant, le gouvernement turc refuse de reconnaître les élections patriarcales tant que vit le patriarche. Mgr Bekçiyan a quitté le pays le 13 février 2018.9

Andrew Brunson, pasteur de l’Église de la Résurrection d’Izmir, qui vit en Turquie depuis plus de deux décennies, est détenu depuis le 7 octobre 2016, accusé de travailler avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme une organisation terroriste par l’OTAN, les États-Unis et l’UE. Le procès d’Andrew Brunson est l’une des nombreuses affaires judiciaires qui tendent les relations entre les États-Unis et la Turquie.10 Selon Ismail Cem Halavurt, avocat d’Andrew Brunson, ce pasteur originaire de Caroline du Nord a été arrêté en raison de ses croyances religieuses : « des preuves montrent qu’Andrew Brunson a été arrêté en raison de sa foi », a déclaré Ismail Cem Halavurt à une agence de presse, avant le début du procès en avril 2018. Malgré cela, le rôle religieux de Brunson a été « considéré comme une aide pour les organisations terroristes ». Brunson a été accusé d’avoir aidé une organisation terroriste armée et « d’obtenir des informations confidentielles du gouvernement pour de l’espionnage politique et militaire ». Le procès est en cours.11 Le 8 février 2018, le Parlement européen a exhorté la Turquie à libérer le pasteur Brunson.12

Au moment des fêtes de Noël, on a observé une augmentation des discours de haine à l’encontre de certaines Églises protestantes, les médias faisant des reportages sur des lieux de culte particuliers, effrayant ainsi les fidèles qui prévoyaient d’assister aux cérémonies.13

Entre novembre et décembre 2017, des fenêtres ont été cassées et des graffitis ont été peints dans l’église Kurtulus, à Malatya, l’église de Balikesir et l’église internationale de Kadikoy (Istanbul).

En mars 2017, des menaces de mort ont été envoyées à Radio Shema, un radiodiffuseur chrétien à Ankara. Depuis, la station et son directeur ont bénéficié d’une plus grande protection de la part de la police.

Perspectives pour la liberté religieuse

En avril 2018, le gouvernement turc a appelé à des élections anticipées pour le 24 juin 2018,  alors que l’état d’urgence est en place depuis une tentative de coup d’État en juillet 2016. Le président turc, Recep Erdogan, a été réélu dès le premier tour. Pendant ce temps, des arrestations massives, des licenciements arbitraires et d’autres abus ont eu lieu. Quelque 160 000 personnes sont détenues et un nombre similaire de fonctionnaires ont été licenciés depuis l’échec du putsch. Les médias d’opposition ont été fermés et de nombreux journalistes ont été emprisonnés. Cet environnement d’intolérance, de peur et d’instabilité affecte les minorités religieuses de Turquie. En effet, elles souffrent particulièrement. Le nombre de chrétiens, par exemple, est en diminution et le christianisme est au bord de la disparition.

La Constitution de 1981 établit la laïcité comme un principe central définissant la relation entre l’État turc et l’islam ainsi que les autres religions. Elle offre une protection, bien que théorique, la « laïcité de style turc » ayant été très coercitive vis-à-vis des non-musulmans. Le Parti de la justice et du développement (islamiste) veut débattre du concept de laïcité à la turque, afin de « libérer » l’islam du kemalisme (les idées et les principes laïcs de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur et premier président de la République de Turquie). Paradoxalement, les minorités pourraient bénéficier de cette souplesse en termes de reconnaissance juridique accrue et de protection de leurs biens. Toutefois, les non-musulmans craignent qu’il ne s’agisse que d’un affichage destiné à la communauté internationale.

Il est difficile de nier que la Turquie se dirige vers l’autocracie, ce qui pourrait bien entraîner un recul de la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales. La société turque est de plus en plus soumise à des influences islamiques, dont certaines sont manifestement intolérantes envers les non-musulmans. Les églises et les synagogues sont régulièrement menacées, et les non-musulmans estiment avoir de plus en plus de difficultés à exprimer leur foi en public.


  1. https://www.constituteproject.org/constitution/Turkey_2011.pdf?lang=en ; http://mjp.univ-perp.fr/constit/tr1982.htm
  2. Sol, 3 novembre 2017, https://news.sol.org.tr/huge-budget-allocated-ministry-religious-affairs-2018-173437
  3. Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, ‘Turkey, International Religious Freedom Report for 2016, U.S. State Department, https://www.state.gov/j/drl/rls/irf/religiousfreedom/index.htm?year=2016&dlid=268876#wrapper
  4. İbid
  5. Sözcü,15 février 2017, https://www.sozcu.com.tr/2017/gundem/turkiyede-kac-milyon-multeci-var-bakan-soylu-acikladi-1680764/
  6. Athens Journal of History, Vol 1, No 1, January 2015, pp. 37-49, https://www.atiner.gr/journals/history/2015-1-1-3-Dayioglu.pdf
  7. Thomas J. Rees et al., Annual report of the U.S. Commission on International Religious Freedom, http://www.uscirf.gov/sites/default/files/2017.USCIRFAnnualReport.pdf
  8. Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, op. cit.
  9. Anne-Bénédicte Hoffner, La Croix international, 15 février 2018, https://international.la-croix.com/news/turkish-authorities-reject-elected-leader-of-armenian-church/6945
  10. The Guardian, 16 avril 2018, https://www.theguardian.com/world/2018/apr/16/andrew-brunson-turkey-coup-links-denial-erdogan
  11. Murat Yetkín, Hurriyet, 4 mai 2018, http://www.hurriyetdailynews.com/opinion/murat-yetkin/will-pompeo-open-a-new-page-in-us-turkey-ties-131297
  12. Human Rights Without Frontiers, http://hrwf.eu/turkey-european-parliament-urges-turkey-to-guarantee-religious-freedom-and-to-release-pastor-andrew-brunson/
  13. 2017 Human Rights Violations Report, 30 janvier 2018, http://www.protestankiliseler.org/eng/?p=835