Yémen

Chiffres clés

Légende :

Musulmans : 99.1%

Hindous : 0.6%

Chrétiens : 0.1%

Agnostiques : 0.1%

Autres : 0.1%

Superficie : 527968 m2

Population : 27478000 habitants

Cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective

L’article 1 de la Constitution de 19941 dispose que le pays est un État arabe indépendant, et l’article 2 mentionne l’islam comme religion d’État. L’article 3 indique que « la charia est la source de toute législation ». La législation ne garantit pas la liberté de religion mais la liberté de pensée est assurée par l’article 42 « dans les limites de la loi », et la Constitution dispose que l’État adhère au droit international en ce qui concerne les droits de l’homme. Quant au prosélytisme, il est prohibé tout comme la conversion de l’islam à une autre religion. Il est également interdit de se moquer de la religion.2 La construction de mosquées et de lieux de culte nécessite une approbation. Les religieux non-musulmans sont autorisés à porter leur habit liturgique et officiellement, les offices liturgiques non-musulmans sont permis. L’instruction religieuse musulmane est imposée dans les écoles publiques, mais pas dans les établissements éducatifs privés.3 Il n’est pas proposé d’autre forme d’instruction religieuse dans les écoles publiques. Le gouvernement de transition a assoupli certaines restrictions sur diverses pratiques religieuses et sur les discours religieux, notamment en autorisant des commémorations publiques des jours saints chiites d’Achoura et de Ghadir. Celles-ci ont parfois entraîné des affrontements avec des groupes sunnites.3

Ces dernières années, de nombreux conflits ont instauré dans ce pays, le plus pauvre du Proche-Orient, un état de guerre civile permanente.

Depuis l’unification du Yémen du Nord et du Yémen du Sud en 1990, trois élections législatives ont eu lieu, la dernière étant en 2003.4 Les élections prévues en 2009 ont été annulées en raison d’un différend juridique sur la réforme électorale. Depuis 1999, le chef de l’État est élu au suffrage direct. Le président Ali Abdullah Saleh a démissionné en 2012. Abd Rabbuh Mansour Hadi a été élu pour une période transitoire de deux ans afin de former un gouvernement d’unité nationale. Les rebelles chiites houthis de l’ancien Yémen du Nord, avec le soutien de l’ancien président Saleh, ont pris les armes contre le gouvernement en 2014. Abd Rabbuh Mansour Hadi a démissionné en janvier 2015 et s’est enfui à Aden. Les rebelles ont pris le contrôle de la capitale, Sanaa, et du palais présidentiel.5

En mars 2015, une coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite est intervenue au Yémen pour arrêter les rebelles. Malgré un cessez-le-feu en avril 2016, les combats entre les troupes gouvernementales et les rebelles houthis ont continué. L’Union européenne a émis des interdictions de voyager et a gelé les actifs d’Abdulmalik Al-Houthi, le chef houthi, et d’Ahmed Ali Abdullah Saleh, fils de l’ancien président, pour avoir menacé la paix et la stabilité du pays.

La guerre en cours entre la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les houthis soutenus par l’Iran a provoqué une crise humanitaire majeure. Une épidémie de choléra a tué 2100 personnes et en a infecté près de 900 000 entre juin et novembre 2017.6

En décembre 2017, manifestant une volonté de rapprochement, l’ancien président Saleh a pris contact avec la coalition dirigée par l’Arabie saoudite. Quelques jours plus tard, il a été tué par les houthis.7

Des groupes religieux minoritaires tels que les bahaïs, les chrétiens, les hindous et les juifs ont signalé des niveaux croissants de harcèlement, en particulier dans les zones contrôlées par les houthis. Les houthis ont arrêté de nombreux bahaïs, pillé leurs maisons et centres religieux, ont également intimidé les chrétiens et les imams sunnites et promu l’antisémitisme. Celui-ci s’est manifesté à travers le pays, notamment par l’impression de documents anti-sémites, par des tentatives de contraindre les juifs à se convertir à l’islam et par la fermeture des routes menant vers les communautés juives. En outre, les musulmans ismaéliens continuent également d’être discriminés.8

Le gouvernement en exil, reconnu internationalement, a été affaibli par la prise du pouvoir par les houthis. Il est incapable de faire respecter les libertés fondamentales. En 2017, le département d’Etat des États-Unis a signalé de nombreuses violations des droits de l’homme, telles que des assassinats arbitraires, des disparitions, des enlèvements et d’autres actes de violence commis.9 Il dénonce également des violations des droits à la vie privée des citoyens et des atteintes à la liberté d’expression, de la presse, de rassemblement, d’association, de religion et de déplacement.

Incidents

En octobre 2016, Heiner Bielefeldt, Rapporteur spécial des Nations Unies sur la liberté religieuse, a demandé aux autorités yéménites de mettre fin au harcèlement systématique de la population bahaïe du pays, en particulier aux arrestations et détentions arbitraires. Il a déclaré : « Nul ne devrait être persécuté en raison de sa religion ou de ses croyances, ni ciblé en raison de son appartenance à une minorité religieuse. […] Les arrestations arbitraires, détentions, descentes de police chez les bahaïs et dans leurs bureaux, ainsi que la confiscation d’appareils électroniques et de sommes importantes d’argent sont tout simplement inacceptables ».10

M. Bielefeldt a également demandé la libération de tous les détenus bahaïs arrêtés en raison de leur religion. Ces déclarations ont fait suite à l’arrestation de quelque 60 personnes bahaïes et non-bahaïes, à la suite d’une conférence sur la morale et l’éducation des jeunes. La plupart des personnes arrêtées ont été libérées.3

Le 27 novembre 2016, les autorités ont libéré deux bahaïs encore détenus.11 Hamed Kamal Muhammad Ben Haydara est toujours en prison. Emprisonné depuis décembre 2013, il a été condamné à mort en janvier 2018 parce qu’il aurait collaboré avec Israël et falsifié des documents officiels. Les organisations de défense des droits de l’homme ont réclamé que sa peine de mort soit annulée.12 Selon les membres de sa famille, il a été accusé d’être « un destructeur de l’islam et de la religion ».13 Human Rights Watch a signalé que l’un des juges présidant l’affaire avait menacé de prison la femme de Haydara en raison de sa foi bahaïe et déclaré que tous les bahaïs devraient être emprisonnés.14

Les membres de la communauté juive ont indiqué que la diminution de leurs effectifs rendait difficile la poursuite de leurs pratiques religieuses. En 2016, 19 juifs ont quitté le pays pour Israël.11En 2017, le nombre de juifs demeurant encore au Yémen est estimé à environ 50.15 Selon Israel Radio, 40 de ceux qui n’ont pas voulu quitter le pays malgré la guerre civile résident à Sanaa, la capitale contrôlée par les houthis.3 En avril 2017, s’adressant à un journaliste d’Israel Radio, le ministre de l’Information du Yémen, Moammer Al-Iryani, a déclaré que son gouvernement n’était pas au courant du sort des quelques douzaines de juifs du pays. Il a, en outre, déclaré que les houthis les considèrent comme un ennemi, et qu’ils étaient engagés dans une campagne de nettoyage ethnique visant à débarrasser le Yémen de sa communauté juive.3

Accusé d’athéisme pour avoir publié des « critiques de l’islam » sur les réseaux sociaux, Omar Mohammad Bataweel a été enlevé et assassiné en avril 2016.16 Tawakkol Karman, Yéménite, lauréate du prix Nobel de la paix, a dénoncé l’idéologie takfiriste3 et demande aux autorités de conduire en  justice les auteurs de ce crime.

En janvier 2017, Mohammed Atboush, un étudiant en médecine et auteur du livre Critique of Scientific Inimitability a survécu à une tentative d’assassinat. Dans son livre, publié en février 2016 au Koweït, il examine de façon critique les affirmations selon lesquelles le Coran contiendrait des références à la science moderne.17

En mai 2017, Ahmad Shahid, Rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté religieuse, a averti que « l’escalade récente de la persécution de la communauté bahaïe à Sanaa reflète la persécution subie par les bahaïs en Iran. Le harcèlement des bahaïs, en tant que minorités religieuses, semble persister, voire s’aggraver et se transformer en persécution religieuse au Yémen ».18

En mai 2017, le père salésien Tom Uzhunnalil, qui avait été enlevé au foyer pour personnes âgées des missionnaires de la charité à Aden le 4 mars 2016, a été libéré. Des hommes armés non identifiés avaient tué quatre religieuses indiennes, deux Yéménites, membres du personnel féminin, huit personnes âgées de la résidence et un garde. Le père Uzhunnalil a travaillé au Yémen pendant 14 ans. Quand l’église de la Sainte Famille d’Aden, où il servait, a été incendiée en 2015, il a déménagé dans la maison pour personnes âgées.19 Vendredi Saint de 2016, une fausse rumeur circulait que l’État islamique (Daech) avait crucifié le religieux. Dans une vidéo diffusée en décembre, il  exhortait le gouvernement indien et l’Église à agir pour sa libération.20

Le 23 mars 2018, un jour très symbolique (le premier vendredi du mois islamique de Rajab commémorant l’introduction de l’islam au Yémen), le leader houthi Abdel-Malek Al-Houthi a prononcé un discours à la télévision. Afin de réunir les Yéménites contre les puissances et idéologies étrangères, il a violemment dénigré et dénoncé la foi bahaïe. Il a décrit les bahaïs comme un « mouvement satanique » qui « mène une guerre doctrinale »21 contre l’islam, ce qui ressemble beaucoup aux déclarations du chef suprême iranien. Son discours a été largement relayé par différents médias. Un éminent écrivain et stratège houthi a déclaré sur les réseaux sociaux : « nous allons massacrer tous les bahaïs ».3 Le mufti du Yémen récemment nommé par les houthis, Shams al-Din Muhammad Sharaf al-Din, a mis en garde les Yéménites contre l’influence des bahaïs. Ces messages ont été diffusés en d’autres lieux, y compris lors de conférences et séminaires nationaux et d’émissions de télévision accusant les organisations humanitaires internationales et nationales de répandre des idées bahaïs et chrétiennes.3

Perspectives pour la liberté religieuse

La guerre civile en cours et les récents développements inquiétants mettent grandement en danger la cohésion de la société yéménite. L’intensification du conflit armé rend le dialogue national de plus en plus difficile. Profitant de l’instabilité sociale et politique du pays et de son insécurité, les groupes islamistes radicaux ont transformé le Yémen en une base pour leurs opérations.22 Les combats continus et les tensions élevées demeurent une source de préoccupation pour les droits de l’homme.


  1. Constitution du Yémen de 1991, amendée en 2015, https://www.constituteproject.org/constitution/Yemen_2015.pdf
  2. Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, International Religious Freedom Report for 2014, U.S. Department of State, http://www.state.gov/j/drl/rls/irf/religiousfreedom/index.htm?year=2014&dlid=238486
  3. Ibid
  4. Stephen Day, Middle East Institute, 2 juin 2009, http://www.mei.edu/content/yemen-postpones-its-april-2009-parliamentary-elections
  5. Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, “Yemen”, Country Reports on Human Rights Practices for 2015, U.S. Department of State, https://www.state.gov/j/drl/rls/hrrpt/2015/nea/252955.htm
  6. Amanda Erickson, The Washington Post, 22 décembre 2017, https://www.washingtonpost.com/gdpr-consent/?destination=%2fnews%2fworldviews%2fwp%2f2017%2f12%2f21%2fone-million-people-have-caught-cholera-in-yemen-you-should-be-outraged%2f%3f&utm_term=.2438c7ae2fac
  7. Patrick Wintour, The Guardian, 4 décembre 2017, https://www.theguardian.com/world/2017/dec/04/former-yemen-president-saleh-killed-in-fresh-fighting
  8. April Artrip, The Yemen Peace Project, 21 août 2017, https://www.yemenpeaceproject.org/blog-x/2017/8/21/state-department-yemen-faces-obstacles-to-religious-freedom
  9. Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, Country Reports on Human Rights Practices for 2017, U.S. Department of State, https://www.state.gov/j/drl/rls/hrrpt/2016/nea/265528.htm
  10. United Nations Human Rights, 4 octobre 2016, https://www.ohchr.org/EN/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=20635&LangID=E
  11. Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, International Religious Freedom Report for 2016, op. cit.
  12. Amnesty International, 3 janvier 2018, https://www.amnesty.org/en/press-releases/2018/01/yemen-huthis-must-quash-death-sentence-of-bahai-prisoner-of-conscience/
  13. Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, “Yemen”, International Religious Freedom Report for 2014, op. cit.
  14. Human Rights Watch, 1er avril 2016, https://www.hrw.org/news/2016/04/01/yemen-bahai-adherent-faces-death-penalty
  15. Times of Israel, 16 avril 2017, https://www.timesofisrael.com/yemeni-minister-says-fate-of-countrys-remaining-jews-unknown/
  16. The New Arab, 26 avril 2016, https://www.alaraby.co.uk/english/news/2016/4/26/yemeni-murdered-by-extremists-after-being-accused-of-athiesm
  17. Brian Whitaker, Al-Bab, 18 janvier 2017, http://al-bab.com/blog/2017/01/yemeni-who-questioned-quran-science-survives-assassination-attempt
  18. Radio Farda, 30 mai 2017, https://en.radiofarda.com/a/yemen-bahai-persecution-iran-un-human-rights-expert/28518180.html
  19. Anto Akkara, World Watch Monitor, 12 septembre 2017, https://www.worldwatchmonitor.org/2017/09/indian-church-rejoices-release-father-tom-uzhunnalil/
  20. UCANews, 11 mai 2017, https://www.ucanews.com/news/indian-priest-kidnapped-in-yemen-pleads-for-help/79178
  21. PR Newswire, 19 avril 2018, https://www.prnewswire.com/news-releases/inflammatory-speech-by-the-houthi-leader-targets-bahais-in-yemen-with-genocidal-intent-300633431.html
  22. BBC, 24 avril 2018, https://www.bbc.com/news/world-middle-east-14704852